Jean Crespin (?)
Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins, appelez vaudois
Comment naviguer dans les livres ?
../XSLCSS/histoire%20memorable%20de%20la%20persecution%20du%20peuple%20de%20merindol%20et%20cabrieres.css
0
documentPDFname=*#*magnifyingGlass=0*#*XSLCSSPath=../XSLCSS/*#*pageJPEGsizefactor=0.7651260865823222*#*pageJPEGwidth=280*#*pageJPEGheight=435*#*XMLfilename=histoire memorable de la persecution du peuple de merindol et cabrieres.xml*#*outputVersion=05*#*characterAttribsSuppress=0*#*
Accès direct aux pages (glissez votre souris sur ce texte pour afficher les n°. de page)
|
Cliquez sur un numéro et ensuite sur la page du livre.
|
| |||||||||||
../XSLCSS/
HISTOIRE
memorable
DE
la persecution
& ſaccagement du peuple de Merindol &
Cabrieres & autres circonuoiſins, appelez
Cabrieres & autres circonuoiſins, appelez
vaudois
pseav. lxxix.
Seigneur! Que la vengeance du ſang de tes ſeruiteurs reſpandu ſoit cogneue parmi les gens, en nosſtre preſence.
ACTES IX.
Saul, Saul, pourquoy me perſecutes-tu?
l’an m.d.lv.
preface a tovs
lecteuvrs chrestiens.
c
ne ſe deſpouillent de tout iugement, pour s’aſſubiettir par vne humilité beſtiale, à la determinatiõ de leur mere ſaincte Eglise. Parquoy tels doctes, dõt à preſent nous parlons, ſe mettront iuſtement du reng de ceux, qui (ſelon le dire de ſainct Paul) apprennẽt touſiours, & ne paruiennent iamais à la ſcience de verité. L’autre bande eſt des ignorans & beſtes, leſquels endormiz & aueuglez des façons preſentes, penſent que la religion a touſiours eſté ainsi cõduite, si q rien ne ſe peut changer ſãs meſler le ciel auec la terre, & confondre l’vniuerſité des choses. Bien eſt vray qu’ils s’eſtonnent aujourdhuy, quand ils en tendent qu’il y a certaines Egliſes Chreſtiennes, qui ſe maintiennent & reiglent, ſans rien emprunter ou tenir des loix Papales. Car il ne leur entra iamais au cerueau qu’il y euſt autre Ieſus Chriſt, ſinon celuy qui eſtoit iſſu de la fonte & forge Papale : hors ceſtuy tout eſtoit heretique, Sarrazin, Turc & Payen. Cependant auſsi ſatan a eſpandu ſes tenebres, auſsi toſt que Chriſt a faict luire le brandon de ſa lumiere : mais (teſmoing Euſebe en l’hiſtoire Eccleſiaſtique,) la grande corruption de la doctrine Euangelique, eſt venue apres que les Apoſtres & diſciples du Seigneur (qui de leur viuant entretenoyent la religion en ſa purité, & ſeruoyent d’oracles au peuple Chreſtien) eſtans en ſinguliere reuerence & eſtime, ont eſté recueillis de ce mõde. Car lors il en eſt pris à la primitiue Egliſe; ſelon ce qui eſt eſcrit au deuxieme des Iuges touchant l’Egliſe des Iuifs : C’eſt, que le peuple ſeruit au Seigneur tout le temps de Ioſué, & des anciẽs qui ſurueſquirent apres luy : leſquels auoyẽt veu les œuures merueilleuſes du Seigneur. Mais apres que toute ceſte generation fut recueillie auec ſes peres, vne autre ſe leua apres iceux, laquelle ne cogneut point le Seigneur, ne les œuures qu’il auoit faittes pour Iſrael. Il ſeroit icy trop long de deſduire les ſources dõt les villenies & meſchancetez ſont decoulées en l’Egliſe, & les choſes touſiours allées de mal en pis. Il ſuffira à presẽt, de propoſer deux cauſes. L’vne vient du naturel de l’homme, lequel aime ſeruir Dieu par mines exterieures, ceremonies & parades, ſans y employer le cœur. La ſeconde eſt venue
de la negligẽce des paſteurs. Car ſe voyãs auoir affaire à gens rudes, & groſsiers, qui freſchemẽt conuertiz de l’idolatrie Payenne ne pouuoyẽt oublier leurs ſuperſtitiõs ou par deſir de leur complaire, ou par crainte de la reuolte & retour au vomiſſement, ont penſé beaucoup faire de les induire à conuertir icelles leurs ceremonies à l’honneur de Dieu: eſtimãs tout aller bien, pourueu que le tout se fiſt à bonne intention, qu’ils appelent, & ſous le tiltre & ombre de ſeruir à Dieu. Qu’ainſi ſoit, pourroit-on imaginer plus grande badinerie, que celle qui ſe pratiquoit en l’aſſemblée des Chreſtiens (lieu de toute grauité & ſaincteté) meſme du tẽps de S. Auguſtin ? Car quand aucun les cõtentoit en predication, ils frappoyẽt des mains, comme applaudiſſans à vn baſtelleur au theatre. Et neantmoins ſi nous conferons ce temps la au preſent, il y a trop plus de difference qu’entre l’aage d’or & celle de fer : iaçoit que dés lors ledict Augustin ſe plaigniſt que la religion Chreſtienne, laquelle le Seigneur, Ieſus auoit voulu eſtre libre, occupée ſeulemẽt en deux ſacremens, eſtoit ia chargée de ceremonies innumerables, en ſorte que la condition des Iuifs eſtoit plus tolerable que celle des Chreſtiens : à raiſon que quelque fardeau de manieres de faire que les Iuifs portaſſent, ſi les auoyent-ils de diuine inſtitutiõ, & non d’humaine preſomption. Ie vous prie, quelles complaintes, quelles exclamations feroit-il, s’il voyoit la hideuſe & miſerable face de l’Egliſe d’auiourdhuy ? Il n’y a eu ſi petit vilain moine (pourueu qu’il ſe ſoit veu en quelque credit) qui n’ait forgé ou rapetaſſé quelque badinage de ſeruice, nouueau, pour contenter Dieu à ſa poſte. En quoy nous auons bien matiere d’adorer en crainte & tremblement les eſpouuantables iugemens du Seigneur. Lequel irrité par l’ingratitude des hommes, & meſpris de la ſaincte parole, a frappé ſon Egliſe de tel aueuglement, que ſous le nom de Chriſt & des Saincts, toute l’idolatrie des anceſtres Payẽs a eſté reſtabli par le menu. D’autre coſté nous auons à recognoiſtre, louer & magnifier auec actiõ de graces l’ineſtimable & indicible bonté du Pere cele-
ſte, lequel n’a iamais abandonné tellement ſon Egliſe (laquelle autremẽt euſt eſté semblable à Sodome & Gomorre) qu’il ne luy ait laicté quelque ſemence : de laquelle puis apres il ait produit le fruict de sa cognoiſſance. Car en ce meſme temps Dieu ſuſcita vn perſonnage, lequel touché d’vn autre eſprit que ces Caphards, monſtra assez l’ingratitude & rebellion des hommes, enuers la diuine viſitation, & le ſalaire de ceux qui s’employent à auancer la verité, au ſalut & profit de l’Egliſe. Ce perſonnage eſtoit nommé Vualdo, grand riche marchant de Lyon. Iceluy diuinement inſpiré commença à conſiderer, gemir & lamenter la ruine & deſolation du poure peuple Chreſtien, lequel eſtoit comme poures brebis, eſgaré, n’ayant point de paſteur. Car ceux qui lors tenoyent le lieu de paſteurs, n’eſtoyent rien moins. Vualdo donques, deſirant remedier à telles playes, entendit tres bien en quelle boutique il falloit cercher la medecine. Et pour-autant qu’il eſtoit homme indoce, & que la parole de Dieu eſtoit forcloſe de la langue vulgaire, il donnoit argent à quelques ſauvans, pour luy tranſlater les ſainctes lettres, & quelques paſſages des anciens, & plus purs Docteurs. Par ce moyen la cognoiſſance de verité print grand accroiſſement en l’eſprit de Vualdo, qui conferant la forme de la religion de ſon temps à l’infallible reigle de la parole de Dieu, voyoit à l’œil qu’il n’y auoit aucun accord. Et ſignamment, que l’ambition & auarice de ceux qui vsurpoyent le gouuernement de l’Egliſe, eſtoit la cauſe du deſordre. Parquoy deuant toutes choſes il voulut practiquer le dire du Seigneur, Si tu veux eſtre parfaict, va, ven tout ce que tu as & le donne aux poures. Ce qu’ayant faict Vualdo, commença en grande modeſtie, en grande vehemence & liberté, deſcouurir les abus & meſchancetez des Eccleſiaſtiques, en ſorte que pluſieurs eſmeus par ſa doctrine & ſaincteté de vie s’adioignirent à luy : qui furent nommez Vaudois, ou Poures de Lyon, qui à l’exemple de Vualdo trauailloyent à inſtruire le peuple par vie & pa-
role. - Leur poinct principal qui lors desbendoit les yeux, & oſtoit l’esbloiſſement & brouées d’ignorance, reſpandues ſur la terre eſtoit, Que tenans Chriſt pour ſeul Sauueur & chef de l’Egliſe, par conſequence le Pape leur eſtoit pour Antechriſt, & ſa doctrine pour poiſon mortelle. Il ne faut icy demander ſi cependant le diable dormoit, ne faiſant conte de maintenir ſon ancienne poſſeſsion. Car premierement, pource que le nom & l’integrité de Vualdo & des ſiens eſtoit telle, que de primſaut les Ecclesiaſtiques n’oſoyent humer leur ſang, ils leur firent bien ceſt honneur de les aduertir de desiſter de leur entreprinſe : veu que nul ne ſe deuoit ingerer de preſcher ſans l’autorité ordinaire des Prelats. Aquoy Vualdo & les ſiens ſeurent bien que reſpondre, les rembarrans par l’autorité des Apoſtres : qui diſent apertement, eſtre plus beſoing d’obeir à Dieu qu’aux hommes. Apres telle reſponſe il ne fut queſtion que de aller aux couſteaux. Car le Pape les declaira heretiques, pour fermer les oreilles de tout le peuple à la verité. Puis non content de cela, il eſmeut le Roy & Princes de France à les perſecuter & ſaccager. Qui fut cauſe que ces bonnes gens se reſpandirent par diuers lieux de l’Europe, eſquels maugré la furie des hommes & diables, ils ont entretenu quelque purité de la religion , la baillant de main en main à leurs ſucceſſeurs. Et pour ce faire entretenoyent quelques enfans de bon eſprit, qui apres leur ſeruoyent de Miniſtres: ausquels deuant toutes choses ils failoyẽt apprẽdre par cœur l’Euangile ſelon S. Matthieu, & la premiere Epiſtre de S.Paul à Timothée. L’Euangile, pour inſtruire le peuple : l’Epiſtre, pour ſauoir cõment il ſe deuoit cõduire en ſa charge. Ces Miniſtres nommez Barbes ou Oncles, alloyẽt de lieu en autre, ſans long temps seiourner en lieu: & pour cõſoler & enhorter ce poure peuple le plus les aſſembloyent de nuict, quelque fois en vne fosse ou quarriere, pour crainte de la perſecution. Ces aſſemblées clandeſtines ont donné occaſion aux meſchãs
de les charger de toutes calomnies: cõme on auoit faict les Chreſtiens en la primitiue Egliſe, lesquels auſsi cõuenoyẽt en ſecret. Ils ont eſté eſtimez du vulgaire, inceſtueux, ſorciers, enchãteurs, & du tout dediez aux diables: faiſans cõuenticules, tant pour excercer paillardiſes & autres choſes execrables, que pour faire leur ſabbath (il vſe de leurs termes) auec le diable qui là ſe preſentoit. Voila comme les ſeruiteurs de Chriſt ſont diffamez.Voila comme le monde s’informe de la verité, appelant la lumiere tenebres, & tenebres lumiere. Et neantmoins ces fauſſes calomnies n’ont peu tant preiudicier à la verité, que l’innocence & ſaincteté des Vaudois n’ait eſté cogneue par quelques vns de bon eſprit, qui curieuſement s’en ſont informez. Entre les autres on peut bien receuoir le teſmoignage de Maiſtre Claude de Seiſel, Archeueſque de Thurin, homme de grand ſauoir pour ſon temps, & Ambaſſadeur du Roy Louys douz’ieme. Lequel, cõbiẽ qu’il fuſt leur ennemi (teſmoing le liure en Latin qu’il a eſcrit contre eux) & les eſtimant meſchans & deſuoyez quant à la doctrine: confeſſe toutesfois comme par contrainte, qu’ils sont gens entiers & irreprehenſibles, quant à ce qui touche l’obſeruation des commandemens de Dieu. Que s’il euſt leu la confeſsion de foy que les Vaudois de Boheme, eſtans tyranniſez & cruellement perſecutez, enuoyerent à Vladiſlaus, roy de Hongrie & Boheme, l’an 1508, auec la reſponse ou defenſe contre les calomnies d’vn certain Docteur nommé Auguſtin : il euſt eu cauſe de ſe contenter, & confeſſer que non ſans grandes & euidentes raiſons ils s’eſtoyent ſeparez de l’Egliſe Romaine. Parquoy maintenant tous Chreſtiens doyuent autrement eſtre informez des Vaudois, & les tenir pour gens de bien & imitateurs du ſainct Euangile, pour lequel ils ont eſté de noſtre temps si cruellement maſſacrez & mis à ſac, à Cabrieres & Merindol.
histoire
tresnotable
DE CEVX DE MERINDOL ET DE
Cabriere, peuple de Prouence.
E
ces. Car cela eſtoit deſia par ladicte Cour conclue & arreſté cõtre eux. Par ces propos les dicts de Merindol furent eſpouantez, & encores plus, quãd de faict ils virẽt deuant leurs yeux rigoreuſemẽt & cruellement tormenter & meurtrir plusieurs bõs perſonages,n’ayans autre cause en leur condamnation,ſinon qu’ils auoyent dict & maintenu propos, qui eſtoyent declarez Lutheriens par les Docteurs en Theologie. Combien que les propos par eux dicts & contenus en leur condamnation fuſſent du tout conformes à la ſaincte Eſcriture. Ce voyans donc leſdicts de Merindol, n’oſerent comparoiſtre au iour à eux aſsigné, & firent defaut: en vertu duquel ladicte Cour donna vn Arreſt, qui touſiours depuis a eſté appelé l’Arreſt de Merindol: lequel a eſté longuement depuis plaidoyé & diſputé au Parlemẽt à Paris, par appel interietté par le Procureur du Roy. Par ceſt Arreſt nõ seulement leſdicts de Merindol aſsignez à comparoiſtre, furent cõdamnez à eſtre bruslez incontinent qu’on les pourroit prendre & ſaiſir au corps, cõme atteints & conuaincus de crime de Leſe maieſté diuine & humaine, leurs biens acquis & confiſquez au Roy: mais auſsi par ledict Arreſt furẽt condamnez tous les manans & habitans dudict Merindol (auquel lieu y auoit bien quatre vingts meſnages) à eſtre tous bruſlez, tant hommes que femmes, qu’enfans, ſans reſeruer aucune perſone. Et par le meſme Arreſt fut dict, que toutes les maiſons de Merindol ſeroyẽt abbatues, & le village du tout razé & deſhabité: & tous les arbres du tout couppez, tant oliuiers qu’autres, ſans rien laiſſer, & ce à cinq cens pas à la ronde: telle-
ment que le lieu fut rendu du tout inhabitable: comme plus au long eſt contenu audic Arreſt. Lequel fut eſtimé de ſi grande importance, qu’il n’y auoit lieu ne place au pays de Prouence, ou ne fut parlé & diſputé dudict Arreſt, & mesme entre les Aduocats & gens de ſauoir : tellement que aucuns oſoyent bien dire publiquement, que c’eſtoit merueilles, qu’vne Cour de Parlement fuſt ſi enchãtée & inſenſée, d’auoir baillé vn tel Arreſt, ſi manifeſtement iniuſte & deſraiſonnable, & contre tout droict & raiſon, & meſme contre le ſerment tant ſolennel, qu’ont accouſtumé de faire tous ceux qui ſont receus en offices aux Cours des Parlemens: à ſauoir, qu’ils iurent & promettent, qu’ayans ſeulement le Seigneur Dieu deuant leurs yeux, iugeront iuſtement & librement, selon la saincte Loy de Dieu, & les iuſtes ordonances du royaume, ſans auoir acception de perſone, & ſans rien entreprendre ny en particulier ny en general, legerement & temerairement: mais du tout par bonne & meure deliberation iuger & arreſer, en ſorte & maniere, que par leur iugement Dieu soit honoré, & le droict d’vn chacun gardé, ſans aucune choſe iniuſtement attenter, & sans endommager aucun à tort, par violence ou voye de faict. Aucũs des Aduocats defendans ledict Arreſt eſtre iuſte, disoyent, qu’en cas de secte Lutherienne, les Iuges ne sont tenus de garder ny droict ny raison, ny loy ny ordonance: & que les Iuges ne peuuent faillir, quelque iugement qu’ils donnent : pourueu que ce ſoit du tout au deſaduantage, & à la ruine & extirpation de ceux qui ſont ſuſpectionez d’eſtre Lutheriens. A cela les
Aduocats & gens de ſauoir reſpondoyent, que de leur dire s’enſuyuroit, que les Iuges de maintenant ſuyuẽt du tout la forme & maniere de proceder contre les Chretiens, accuſez d’eſtre Lutheriens, que les Sacrificateurs, Scribes & Phariſiens ont tenu à pourſuyure & perſecuter, & finalemẽt condamner noſtre Seigneur Ieſus Chriſt: comme aſſes appert par la doctrine du ſainct Euangile. Par tels & ſemblables propos, ledict Arreſt a eſté par tout le pays publié: & ne ſe faiſoit aſſemblée ny banquet, ou n’en fuſt diſputé. Et meſme dix ou douze iours apres que ledict Arreſt fut donné, il fut faict vn grãd feſtin en la ville d’Aix, auquel eſtoit le Preſidẽt, Maiſtre Barthelemi Chaſſanée, & pluſieurs Conſeiller, & autres perſonages nobles & d’autorité. Auſsi y eſtoyent l’Archeueſque d’Arles & l’Eueſque d’Aix, auec les dames & damoiſelles: & entre les autres y auoit vne damoiſelle, laquelle eſtoit (ſelon le bruit & commune renommée) paillarde de l’Eueſque d’Aix. Et icelle au commencemẽt du banquet commença à dire, Monſieur le Preſident, ne voulez- vous point faire executer l’Arreſt, qui a eſté donné ces iours paſſez contre ces Lutheriens de Merindol? Et le Preſident ne reſpondit rien, ſeignant qu’il n’eut entendu ce qu’elle diſoit. Et vn Gentil-homme demanda quel Arreſt il y auoit contre ceux de Merindol. Et la damoiſelle le recita à la forme & maniere qu’il auoit eſté donné, ſans rien oublier, comme ſi de long temps elle l’euſt bien recordé. Et tous ceux du banquet l’eſcoutoyent diligemment, ſans dire mot, iuſques à ce qu’elle eut du tout acheué ſon propos. Et alors le ſeigneur d’A-
lenc, homme craignant Dieu & de grand ſauoir, luy dit, Ma damoiſelle, vous auez apprins ce conte de quelcun, qui voudroit qu’il fuſt ainſi: ou biẽ c’eſt vn Arreſt qui a eſté dõné par la cour du parlement des femmes. Et monſieur de Senas ancien Conſeiller, dit, Non, non, monſieur d’Alenc, ce n’eſt pas vn conte ny fable, ce que vous auez ouy de ceſte damoiſelle: mais vn Arreſt de la Cour. Et ne faudroit pas parler comme vous auez faict, sinõ que voꝰ veuillez appeler la ſouueraine Cour de Prouence, le parlement des femmes. Lors le ſeigneur d’Alenc commença à s’excuſer auec proteſtation, qu’il ne voudroit dire choſe pour blaſmer l’autorité d’vne Cour ſouueraine: toutesfois qu’il ne pourroit croire du tout ce que par ceſte damoiſelle auoit eſté propoſé: à ſauoir, que par Arreſt de la Cour du Parlemẽt de Prouence, ayẽt eſté condamnez à mort tous les manans & habitans de Merindol: & meſmes les femmes & les petis enfans, & le village à eſtre du tout raſé, pour la faute de dix ou douze perſones, qui ne ſe ſont preſentées à ladicte Cour, au iour à eux aſsigné. Et le ſeigneur de Beauieu dit, Auſsi ne croy-ie pas, que la Cour ait baillé vn tel Arreſt: ce ſeroit choſe deſraiſonable, & que les Turcs & les hommes les plus cruels du monde, iugeront choſe inhumaine & deteſtable. Aussi i’ay de long temps cogneu pluſieurs de Merindol, qui me ſemblent eſtre de bonne preudhõmie. Et monſieur le Preſident en diroit bien de ceſt affaire ce ꝗ en eſt: car il ne ſe faut pas arreſter au dire des fẽmes. La damoiſelle qui auoit recité l’Arreſt, n’attendit pas que le Preſidens
reſpondit: mais dit ſoudainment, en regardant l’Eueſque d’Aix, Ie feroye bien eſmerueillée, s’il ne ſe fuſt trouué quecun en ceſte compagnie, qui defendit ces malheureux. Apres, leuant les yeux au ciel, dit en courroux feminin. Que pleuſt à Dieu que tous les Lutheriens qui ſont en Prouence, voire en France, euſſent cornes au front: on verroit beaucoup de cornus. Et le ſeigneur de Beauieu reſpondit ſoudainement, Que pleuſt à Dieu que toutes les paillardes des Preſtres parlaſſent comme oyes. Et la damoiſelle dit, Ha monſieur de Beauieu, il ne faut pas ainsi parler contre noſtre mere saincte Egliſe. Iamais chien n’abbaya contre le crucifix, qu’il n’enrageaſt. Alors l’Eueſque d’Aix commença, comme vn aſne desbaté, & dit, en frappãt ſur l’eſpaule de la damoiſelle, Par mes ſainctes ordres, ma mignõne, vous m’auez bien faict plaiſir. Elle a bien parlé à vous, monſieur de Beauieu : retenez bien la leçon qu’elle vous baille. Le ſeigneur de Beauieu dit en courroux, Ie n’ay que faire d’aller à ſon eſcholle, ny à la voſtre & ne ſauroye apprẽdre d’elle ny de vous auec, ny bien ny honneur. Or quand ie diroye bien que la plus part des Eueſques & Preſtres ſont paillards, adulteres, aueugles, idolatres, trompeurs, larrõs, ſeduceurs: ie ne parleroye pas cõtre la saincte Egliſe : mais contre vn trouppeau de loups & de chiens & de pourceaux abominables. Et en diſant cela, ie ne penſeroye point enrager, ſinon qu’on enrage pour dire la verité. A ce l’Archeueſque reſpondit furieuſement, Vous parlez mal, monſieur de Beauieu, & vous faudra rendre conte en temps & lieu, des propos que vous tenez des gens d’E-
gliſe. Et le Seigneur de Beauieu dit, Ie voudroye que ce fut dés auiourdhuy : & ie me ſubmettroyẽ à prouuer plus d’abus & de meſchancetez des Preſtres, que ie n’ay encores dict. Lors le Preſident Chaſſanée dit, Laiſſons le mouſtier là ou il eſt. monſieur de Beauieu, & viuõs comme noz Peres, & maintenons leur hõneur. Le ſeigneur de Beauieu dit tout courroucé, Ie ne ſuis pas fils de Preſtre, pour maintenir leurs abus & meſchancetez. Puis dit, Ie veux bien honorer tous vrais Paſteurs de l’Egliſe, qui monſtrent bon exemple & en doctrine & en vie, & tels ne voudroye blaſmer. Mais ie vous demande, mõſieur d’Arles, & vous pareillemẽt, monſieur d’Aix, quand les Sacrificateurs & Preſtres de Ieruſalem ont eſté appelez par noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, Hypocrites, aueugles, ſeduceurs & brigands, leur a-il faict outrage? Et ils dirent, Non:car la plus part eſtoit telle. Auſsi de ce que i’ay dict des Eueſques & Preſtres, la plus part ſont tels & pires. Et ay ſi grande horreur de leur vie tãt orde & abominable, que ie n’oſeroye dire la moitié de ce que i’en ſay. A ceſte cauſe, en diſant la verité, pour abaiſſer le caquet d’vne paillarde, ie ne leur fay point d’outrage. Et monſieur de Senas, ancien Conſeiller, dit, Laiſſons ces propos faſcheux: nous ſõmes icy aſſemblez pour faire bonne chere. Apres dit, Monſieur de Beauieu, pour l’amitié que ie vous porte, ie vous aduiſeray de trois choſes : que ſi vous les faites, vous vous en trouuerez bien. La premiere eſt, que vous ne baillez iamais n’aide, ny de faict ny de parole, à ceux deſquels vous auez ouy dire, qu’ils ſont Lutheriens. La ſeconde, c’eſt que vous ne vous meſ-
liez de reprendre publiquemẽt les dames de leurs menus plaiſirs. La troiſieme, c’eſt que ne trouuiez iamais à redire à la vie des Preſtres, pour meſchante qu’elle ſoit: iuxta illud, Nolite tãgere chriſtos meos. Le ſeigneur de Beauieu reſpondit, Quãt au premier, ie ne cognoy point de Lutheriens, & ne ſay que c’eſt de Luthererie: ſinon que vous appeliez Lutheriens, ceux qui preſchent la doctrine de l’Euangile. Toutefois ie n’approuueray iamais vn Arreſt, qui aura eſté donné à mort contre gens qui n’auront eſté ouis ny appelez : meſme contre les femmes & les petis enfans. Et ſuis aſſeuré, qu’il n’y aura Cour de Parlement de Frãce, qui approuve tel Arreſt. Et quant à ce que dites, de ne reprẽdre les dames, ſi ie ſay qu’vne mienne parẽte s’abandõne ny à Preſtre ny à Clerc, fuſt-il bien Cardinal ou Eueſque, ie ne luy feray pas l’honneur de la reprẽdre:mais ie luy coupperay le nez pour le moins. Et au regard des Preſtres, Ie ſuis content de ne me meſler de leurs affaires:mais auſsi qu’ils ne ſe meſlent point des miennes, pour venir d’oreſenauant en ma maison. Car à ceux que i’y trouueray, ie leur feray la coronne ſi près des eſpaules, qu’ils n’auront beſoin d’vn chapperon à gorge. Et le Preſident Chaſſanée dit, Or bien, c’eſt aſſes: changeons de propos, qui ſoyẽt plus ioyeux. Mais la bien-aimée de l’Eueſque d’Aix (qui auoit commencé la querelle) dit, Ie ne ſeray pas bien à mon aiſe, ſi ie ne dy encores vn mot à monſieur de Beauieu. Et penſez-vous (dit-elle à monſieur de Beauieu) que tous les Cardinaux & Eueſques, tous les Abbez & les Preſtres, & ces sainctes gẽs de religion,qui vont ſouuẽt aux maiſons des Gẽtils
hõmes, voyre qui entrẽt familieremẽt, & hantent aux chaſteaux & palais des Princes, qu’ils y aillẽt pour faire mal : Et auſsi ne faudroit pas legieremẽt mal penſer des dames, qui vont aux maiſons des Eueſques par deuotion, & pour reueler ceux qu’elle cognoiſſent Lutheriés, ſelõ le cõmandemẽt qui en a eſté faict au Proſne ſur peine d’excõmuniment. Parquoy ſi vous m’auiez dict ces propos à part, ie ne ceſſeroye de vous accuſer de crime de Leſe maieſté diuine & humaine. Mais il y a bien perſonage en ceſte compagnie, qui vous en ferõt bien rẽdre conte. Elle n’eut pas acheué ſon propos, que mõſieur de Beauieu luy dit, Allez ma dame Herodias, paillarde deshoneſte & effrõtée, deuriez-vous ouurir la bouche pour parler en ceſte cõpagnie? Saues vous bien que c’eſt que crime de Leſe maieſté diuine & humaine? Paillarde ruſée, ne vous deuroit il pas ſuffire de cõmettre iournellement & perſeuerer en voz paillardiſes & ſouillures, ſans adiouſter encores à voz pechez de deſirer & ſoliciter que le ſang innocent ſoit reſpãdu? Et à ces paroles la damoiſelle fut vn peu eſtõnée: & pẽſoit-on que les propos auroit fin: & chacũ taſchoit d’inuẽter ꝓpos facetieux, pour empeſcher que de ceſt affaire ne fuſt plus parlé. Toutesfois la bien-aymée de l’Eueſque d’Aix s’aduiſa qu’elle eſtoit par trop outragée, de dire qu’elle ſollicitoit de faire reſpãdre le ſang innocẽt, & rompit tous les propos, diſant à haute voix, Mõſieur de Beauieu, si i’eſtoye auſsi bien hõme que fẽme, ie vous preſẽteroye le cõbat, pour vous maintenir que ie ne ſuis point telle que vous dites, que ie deſire de faire reſpãdre le ſang innocent. Appelez-vous le ſang de ces meſchãs de Merindol, le ſang innocẽt?
Il eſt bien vray que ie deſire & m’offre de tout mon pouuoir, que ces meſchans de Merindol & leurs ſemblables ſoyent defaicts & deſtruits, depuis le plus grand iuſques au plus petit, & pour voir ce chef d’œuure, i’ay employé tout mon credit & tous mes amis, & n’eſpargne ny corps ny biens, pour faire faire la ruine de ces gens, & en faire perdre la memoire d’entre les hommes: & n’auray iamais ioye ny contentement, ce pendant que i’entendray qu’il y aura de ceſte race sur la terre. Et dea, monſieur de Beauieu, appelez vous la tuerie des Lutheriens, l’effuſion du ſang innocent? Et vous auez beau dire, ie ne me garderay pour homme viuant d’aller & de iour & de nuict aux maiſons des Eueſques, en tout bien & tout honneur, & pour le deuoir que i’ay à noſtre mere saincte Egliſe : & auſsi ie receuray en ma maiſon toutes gens d’Egliſe, pour conſulter & aduiſer les moyẽs de faire mourir ces malheureux Lutheriẽs. Le ſeigneur de Beauieu ne fiſt plus contre des propos de ceſte Damoiſelle: auſsi tous les aſsiſtans la meſpriſerent, & eſtoyent faſchez de ſes fols propos. Toutesfois il y eut vn ieune Gentilhomme, qui en ſe gaudiſſant dit ainſi, Il faut bien, ma Damoiſelle, que ces meſchans gens, auſquels vous voulez mal mortel, vous ayent faict quelque grãd deſplaiſir. Et la Damoiſelle dit, Ie pourroye bien faire ſermant, que de ces miſerables gens, ie n’en cognoy pas vn, & n’en vy onques vn que ie ſache, & aimeroye mieux rencontrer dix diables, qu’vn de ces meſchans: car leurs propos sont tant deteſtables, que bien-heureux ſont ceux qui n’en ont iamais ouy par-
ler. Et fu bien mal aduiſée, quand par curioſité, voyant que monſieur le reuerẽd Eueſque d’Aix eſtoit tãt faché & troublé, qu’il perdoit le boire & le manger, ie le prié & contreigni à me dire la cauſe de ſa faſcherie. Et voyant ledict reuerend, que ie pourroye eſtre faſchée, s’il ne me cõmuniquoit la cauſe de ſa triſteſſe: lors il me declara vne partie de ceſt affaire, à ſauoir qu’il y auoit par le mõde vne maniere de gens heretiques, parlant contre noſtre mere saincte Egliſe. Et entre autres erreurs & hereſies qu’ils maintenoyent iuſques à la mort, qu’il falloit que tous les Eueſques & Preſtres & tous Paſteurs, fuſſent mariés, ou bien chaſtrez. Et oyant ce propos, ie fu merueilleuſement ſcandalisée: & depuis i’ay hay ces gens à mort. Et auſsi ma eſté enioint par penitence, d’ayder de mon pouuoir à faire mourir telles gens. Apres ces propos, il y eut de grãt trouble & debat de plusieurs menaces, qui ſeroyent trop longues à deſcrire, Dont le Preſidẽt Chaſſanée, & les Conſeillers ſe departirent, & les Gentils-hõmes s’en allerent d’autrepart. Et des lors l’Archeueſque d’Arles & l’Eueſque d’Aix, aucũs Abbez & Prieurs, le Preuoſt & anciens Chanoines d’Aix s’aſſemblerent pour conſulter les vns auec les autres de ceſt affaire. Et en leur aſſemblée on conclud & arreſta d’auoir en ſinguliere recommandation tant en general qu’vn chacun en particulier, & cercher tous les moyens de faire executer ledict Arreſt de Merindol, & ſuſciter diligemment nouuelle perſecution, & plus grande que celle du Iacopin Ieã de Roma. Autremẽt (diſoyẽt ils) c’eſt faict de noſtre eſtat, & vn chacũ ſe voudra meſler de nous
reprendre & ſe moquer de nous. Or ſeroit peu de faict, ſi perſone ne s’eleuoit contre nous, ſinon ceux de Merindol, & ſemblables payſans. Mais c’eſt merueille que pluſieurs Docteurs en Theologie, & gens de religion, auſsi aucuns des Cõſeillers & Adoucats des Cours ſouueraines, & autre gẽs de ſauoir, & encore (ſi on l’oſe dire) la plꝯ part de la Nobleſſe, voire iuſques aux plus grand degré, commencẽt tous à nous deſpriſer, & ne nous tiennent point pour vrays Paſteurs de l’Egliſe. Que ſi nous n’y pouruoyons ſoudainement : il n’y a pas seulemẽt danger de perdre noz benefices, & eſtre dechaſſez: mais aussi y a danger pour tout l’ordre Eccleſiaſtique. Parquoy, en c’eſt affaire, il eſt bien beſoin de prouidẽce & diligence. Et l’Archeueſque d’Arles ſuyuant ſes fineſſes naturelles d’Eſpagne, opina cõme ſenſuit, Il nous faut (dit-il) bien garder d’entreprendre aucune choſe contre la Nobleſſe: mais par tous moyens l’entretenir: car c’eſt noſtre bras, & noſtre protection. Parquoy, combien que nous ſachions que pluſieurs Gentils-hõmes parlẽt contre nous, & que nous ſoyons aſſeurez qu’ils ſont de ces nouueaux Euangeliſtes: toutefois il nous faut donner garde, de disputer ny contredire à tels perſonages, de les blaſmer, & encores moins, de les accuſer : mais pluſtoſt les faut adoucir par preſens & par dons, & les tenir touſiours de noſtre part, & pour noz Patrõs. Car c’eſt choſe certaine, que ſi nous entreprenõs contre la Nobleſſe, que finalement les Iuges ſeculiers en auront la cognoiſſance, & nous n’y gagnerons rien: comme deſia nous auons aſſes experimẽté. C’eſt tres bien
dict, dit l’Eueſque d’Aix: mais ie voꝯ declareray vn grand ſecret pour remedier à tout cela. Il faut battre le chien deuant le lion, & faut que nous employõs tout noſtre biẽ & tous noz amis, pour faire telle tuerie de ceux de Merindol, & ſemblables payſans: qu’il n’y ait hõme, de quelque eſtat qu’il ſoit, fuſt-il bien du sang Royal, qui puis apres oſe ouurir la bouche pour parler cõtre nous ou cõtre noſtre eſtat. Et pour paruenir à ces fins, nous n’auons meilleur moyen, que de nous retirer en la ville d’Auignon: ou nous trouuerõs pluſieurs Eueſques & Abbez, pluſieurs autres grans perſonages Eccleſiaſtiques, qui ne faudront à s’employer auec nous, pour maĩtenir noſtre mere saincte Egliſe. Ce conſeil a eſté approuué de tous, dont leſdicts Archeueſque d’Arles & l’Eueſque d’Aix, & autres, allerẽt haſtiuement en Auignon: & là eſtans arrivez, propoſerẽt d’aſſembler incontinent les Eueſques, & autres perſonages d’autorité & de credit, pour traiter de ceſt affaire. Or en ce parlement ſecret, l’Eueſque d’Aix hõme grand zelateur des traditions de ſes peres, eut chargé de faire la harẽgue, & propoſa côme ſenſuit, Vous ſauez,hommes peres & freres, que grande tempeſte de vent s’eleue contre la nacelle de Ieſus Chriſt, & que les ondes eſmeues ſe iettẽt tellement dedens, que la nacelle eſt quaſi remplie d’eau: & peu s’en faut qu’elle ne periſſe. Le tourbillõ vient d’Aquilon, dont la tormẽte eſt grãde: les torrens viennẽt de toutes pars, & les vẽs ſoufflẽt & heurtẽt cõtre noſtre maiſon, à noſtre grãd dõmage & perte. Car les offrãdes ceſſent: les pelerinages & deuotions ſe refroidiſſent: la charité
eſt quaſi gelée enuers nous: & (qui pis eſt) noſtre autorité eſt fort abaiſſée: noſtre Iuriſdiction eſt abbatue, & les ordonances de l’Egliſe meſpriſées. Or nous ſõmes conſtituez & ordonez ſur les peuples & ſur les royaumes, pour arracher & deſtruire, pour perdre & ſubuertir. Parquoy que vn chacun de nous ſe reueille à bon eſcient, & vſons de noſtre autorité pour perdre & deſtruire tous ces meſchans Lutheriens, ces regnars qui degaſtent la vigne du Seigneur, & ſes baleines qui s’efforcent d’enfoncer la nacelle du Fils de Dieu. Or nous auons deſia commencé, & auons procuré de faire bailler vn Arreſt eſpouantable contre ces malheureux Lutheriens de Merindol: & ne reſte plus que de le faire executer. Parquoy employons-nous de noſtre pouuoir, afin qu’il n’aduienne aucun empeſchemẽt, & aduiſons bien que noſtre or & noſtre argent ne teſmoignent cõtre nous au iour du iugement, ſi nous l’eſpargnõs à faire ce beau ſacrifice à Dieu. Et de ma part, ie ofre & promets de ſoudoyer de mon argent propre, cent hõmes bien equippez & bien en ordre: & ce iusques à ce que la deſtrucion de ces miſerables ſoit faicte. Et ce propos pleut quaſi à toute la compagnie. Toutesfois vn Docteur en Theologie de l’ordre des Iacopins nommé Baſsinet, opina comme ſenſuit, Nous deuons bien aduiſer (dit-il) en ceſt affaire, & ne faire rien à la volée: car ſi nous faiſons mourir ces poures gens à tort, & que le Roy & les Princes s’en apperçoyuent, nous ſõmes en dãger qu’on ne noꝰ face cõme aux preſtres de Baal. Et ſuis contreint de vous declarer: mais c’eſt en confeſsion ſeulement, que i’ay
ſigné bien legerement pluſieurs proces de ceux qui ont eſté accuſez d’eſtre heretiques: toutesfois, ie puis dire vrayemẽt deuãt Dieu, qui nous voit & cognoit noz cœurs, que ie n’ay point eu de repos en ma conſcience, depuis que i’ay veu l’effecct de mes ſignatures: à ſauoir, que le Iuges ſeculiers à mon rapport & iugement, & des autres Docteurs mes ſemblables, ont condamné à mort cruelle ceux que nous auons iugé eſtre heretiques. Et la cauſe pourquoy ie ſuis ainſi troublé en moymeſme, c’eſt que depuis quelque tẽps en ça, ie me ſuis adonné à regarder de pres les ſainctes Eſcritures, & ay trouué que la plus part des propos que maintiennent ceux qu’on appele Lutheriens, ſont tant conformes à l’Eſcriture ſaincte, que de ma part ie n’y puis plus contredire, ſinon que ie veuille malicieuſement repugner aux ſainctes ordonances de Dieu: toutesfois pour maintenir l’honneur de noſtre mere ſaincte Egliſe, & de noſtre ſainct pere le Pape, & de noſtre ordre, ie me ſuis iuſques à maintenãt accordé auec les autres Docteurs, tant par ignorãce, que pour complaire & me renger à la bonne volonté des Eueſques & de leurs grans Vicaires. Or à preſent il me semble, qu’il ne faut plus proceder en ceſte matiere comme nous auons faict le temps paſſé. Mais il ſuffira de condamner à certaines amendes pecuniaires, ou bien de bannir ceux qui parleront trop hardiment & legerement contre noſtre mere ſaincte Egliſe, & contre les ordonances de noſtre ſainct pere le Pape. Et quãt à ceux qui ſerõt conuaincus manifeſtement par les ſainctes Eſcritures, eſtre blasphemateurs & heretiques obſti-
nez, tels pourront eſtre condamnez à mort, ou perpetuelle priſon, ſelon l’enormité de leurs erreurs: & vous prie de prẽdre mon aduis à la bonne part. Et comme le Docteur Baſsinet eut acheué ſon propos, toute la cõpagnie fut offenſée, & murmurerent quaſi tous contre luy. Et l’Eueſque d’Aix eleuant ſa voix par deſſus tous les autres, luy dit, O homme de petite foy, pourquoy as-tu douté? Ha ha, noſtre Maiſtre, vous repẽtez vous d’auoir bien faict? Vous auez icy dict des propos, qui ſentẽt les fagots & le ſoulfre. Et faites-vous difference des hereſies & blaſphemes dictes & maintenues contre la ſaincte Eſcriture, & des opiniõs cõtraires à noſtre mere saincte Egliſe, ou de noſtre ſaĩct pere le Pape, vray dieu en terre? Vous eſtes Maiſtre en Iſrael, & doutez-vous de ceci? Et l’Archeueſque d’Arles dit, Noſtre Maiſtre, ſauroit-on mieux parler de la nacelle de Ieſus Chriſt, qu’a faict mõſieur d’Aix? Et le Docteur Baſsinet reſpondit, Il eſt vray que la harangue & le propos de monſieur le reuerend Eueſque d’Aix, conuient bien à noſtre eſtat, & pour reprendre les abus & hereſies du temps preſent. Quand donc i’ay ouy parler de la nacelle de Ieſus Chriſt, il m’est ſouuenu premierement du grãd Sacrificateur de Ieruſalem, & des Preſtres & Docteurs de la Loy, auec les Scribes & Phariſiẽs, qui ont quelque temps eu le gouuernement de ceſte nacelle, eſtans ordonez Paſteurs en l’Egliſe de Dieu: mais pour ce qu’en delaiſſant les commandemens de Dieu, ils luy ont voulu ſeruir par ordonances & traditions des hommes, le Seigneur n’a point prins plaiſir à tels ouuriers hypocri-
tes, & a deſtruit ces meſchans. Et ayant compaſſion des hommes, qui esſtoyẽt comme brebis n’ayans point de paſteur: il a enuoyé des ouuriers en ſa moiſſon, & des laboureurs en ſa vigne, pour rendre vrais fruicts en la ſaison: & des peſcheurs diligens, pour peſcher les hommes. Secondement, en oyant la harangue de monſieur le reuerẽd Eueſque d’Aix, Ie me ſuis aduiſé de ce que le S. Apoſtre dit en la premiere Epiſtre à Timot. au 4. chap. Qu’és derniers tẽps aucuns defaudrõt de la foy, s’amuſans aux eſprits abuſeurs, & aux doctrines des diables. Et l’Apoſtre baille la marque, par laquelle on les cognoiſtra. Et auſsi noſtre Seignuer Ieſus Chriſt au ſeptieme de saĩct Matthieu. Que les faux Prophetes, qui viennent en habit de brebis, & par dedans ſont loups rauiſſans, ſeront cogneus par leurs fruicts. Par ceſte eſpreuue, il n’eſt mal aiſé à cognoiſtre & iuger, qui ſont ceux qui taſchent d’enfondrer la nacelle de Ieſus Chriſt. Ne ſõt-ce point ceux qui empliſsẽt la nacelle de bourbier & de fãge, & d’eau infecte & puante ? Ne ſont-ce point ceux qui ont delaiſſé Ieſus Chriſt, qui eſt la fontaine d’eau viue, pour ſe cauer des puits derõpus, qui ne peuuent contenir eaux? Et vrayement ce ſont ceux qui ſe diſent le ſel de la terre, auſquels n’y a aucune ſaueur, & qui s’appelent paſteurs, & ne ſont rien moins que paſteurs. Car ils ne baillent point la vraye paſture, & ne couppent ny diſtribuent le pain de la parole de Dieu. Et ſi ie l’oſoye dire, n’eſtimeroit-on pas auiourdhui auſsi grand miracle, ſi on voyoit vn Eueſque preſcher, que de voir vn aſne voler? Et ceux ne ſont-il point de
Dieu maudicts, qui diſent & ſe vantent d’auoir les clefs du Royaume des cieux, & n’y entrẽt poĩt, & ne laiſſent point entrer ceux qui y viennẽt? On les cognoisſtra à leurs fruicts : car ils ont delaiſſé foy, iugemẽt & miſericorde, & n’y a rien de blãc ny de polli en eux, que leurs habits, le rochet & ſurpelis, & autres : mais le dedans eſt plein de pail lardiſe. Il n’y a rien net que le dehors : mais le dedans est plein de rapine & de gourmãdiſe. Ce ſont ſepulchres blãchis, leſquels apparoiſſent beaux par dehors: mais le dadãs eſt plein d’ordure & de pourriture. On cognoiſtra ces loups rauiſſans par leurs fruicts, qui mangent les viuans & les morts ſous ombre de longues oraiſons : & puis qu’il faut dire la verité, & que vous m’appelez maiſtre en Iſrael: ie veux maintenir par les ſainctes Eſcritures, que ce grãd pilot & patron de Pape, & ces Eueſques matelots, & tous semblables bateliers, ꝗ ont delaiſſe la nacelle de Ieſus Chriſt, pour s’embarquer ſur eſquifs & brigantins, ſont pirates & eſcumeurs de mer, faux prophetes & abuſeurs, & non point paſteurs de l’Egliſe de Ieſus Chriſt. Et le docteur Baſsinet n’eut pas acheué ces propos, que toꝰ ceux de l’aſſemblée murmurerẽt & grincerẽt les dens cõtre luy. Et l’Eueſque d’Aix eleuant ſa voix par deſſus tous les autres, luy dit, Vuidez dehors meſchant apoſtat, vous n’eſtes pas digne d’eſtre en ceſte compagnie. On en a bruſlé pluſieurs, qui ne l’ont pas ſi biẽ merité que vous: & on voit manifeſtement qu’il n’y en a point de plus fermes, ny de plus feruẽs en la foy que les Docteurs en droit Canon: & faudra encores au premier Cõcile qui ſe fera, qu’il ſoit ordoné que nul
n’ait la cognoiſſance de la matiere de la religion q les Docteurs en droict Canõ. Ces beſaciers, ces coquins de Moines gaſterõt tout. Et les autres Docteurs mẽdians reprindrent hardiment l’Eueſque d’Aix, de l’outrage qu’il leur faiſoit: & y eut grãde diſſentiõ: tellemẽt que pour lors il n’y eut aucune cõcluſion. Apres diſner tous ces venerables Prelats tindrẽt conſeil, ou ne furẽt appelez les Docteurs mẽdiãs, n’y autre Moine, s’il n’eſtoit Abbé. Et à la parfin ils firẽt complot auec ſerment, de ſe employer à faire executer ledict arreſt de Merindol, offrãs tous ſans contredict, de ſoudoyer gẽs de guerre, vn chacun ſelõ ſa puiſſance, baillãt auſsi charge à l’Eueſque d’Aix & au Preuoſt des Chanoines, de ſoliciter ces affaires à cõmuns frais, & de perſuader par tous moyẽs au Preſidẽt & Conſeillers de la Cour, de ne craĩdre de faire executer ledict arreſt auec tabourins & enſeignes deſployées & artillerie, le tout en bon equippage. Ceſte cõſpiratiõ cõclue & arreſtée, l’Eueſque d’Aix s’en partit incontinent d’Auignon pour aller à Aix faire diligẽment le deuoir de la charge ꝗ luy auoit eſté dõnée. Toutesfois on le pria d’aſsiſter à vn grand bãquet, qui ſe deuoit faire le lendemain de ce Cõcile, en la maiſon de l’Eueſque de Rieux. Et en ce feſtin les dames d’Auignon, les plus belles & plus renommées furent inuitées, pour rafraiſchir ces bons Prelats de tant de peines & trauaux qu’ils prennent pour maintenir noſtre mere saincte Egliſe. Et apres auoir diſné, danſé, ioué à la maniere accouſtumée, les Reuerens s’en allerent pourmener en attendant le souppé. Or comme
ils paſſoyent par la rue des Changes, menant chacun vne demoiſelle par deſſous le bras, ils virent vn vendeur d’images deſhonneſtes, auec les
dictõs de meſme, pour eſmouuoir & eſchauffer les gens à paillardiſe. Toutes ces belles images furent achettées par les Eueſques: & y en auoit bien la charge d’vn mulet. Et s’il y auoit quelque enigme ou choſe difficile à entendre és dictons deſdictes peintures, le tout eſtoit expoſé ioyeuſement & promptement par ces ſciẽtifiques Prelats. Auſsi en ceſte place des Chãges auoit vn Libraire paſſant, qui auoit expoſé en vente des Bibles en Latin & en François: & n’auoit autres liures. Et les Prelats les regardans, furent eſbahis, & luy dirent, Qui t’a faict si hardi, de deſployer ceſte marchandiſe en ceſte ville ? Ne ſais-tu pas que tels liures ſont defendus? Et le Libraire reſpõdit, La ſaincte Bible n’est-elle pas auſsi bõne pour le moins, que ces belles images & peintures que vous auez acheté à ces damoiſelles ? Il n’eut pas acheué ceſte parole, que l’Eueſque d’Aix dit, Ie renonce ma part de Paradis, s’il n’eſt Lutherien. Sus, ſus, qu’il ſoit empoigné. Et ce Libraire fut mené incontinẽt en priſon, & biẽ rudemẽt: car pour faire plaiſir aux Prelats, vne bende de ruffiens & de brigandeaux, qui les accompagnoyent, commencerent à crier, Au Lutherien, au Lutheriẽ: au feu, au feu. Et l’vn luy bailloit vn coup de poing: l’autre le tiroit par les cheueux: l’autre luy arrachoit la barbe: tellement que le poure hõme eſtoit tout plein de sang, deuant que d’arriuer en la priſon. Or le lendemain il fut amené deuant les Iuges, en la preſence des Eueſques: & fut interrogué cõme s’ensuit.
dictõs de meſme, pour eſmouuoir & eſchauffer les gens à paillardiſe. Toutes ces belles images furent achettées par les Eueſques: & y en auoit bien la charge d’vn mulet. Et s’il y auoit quelque enigme ou choſe difficile à entendre és dictons deſdictes peintures, le tout eſtoit expoſé ioyeuſement & promptement par ces ſciẽtifiques Prelats. Auſsi en ceſte place des Chãges auoit vn Libraire paſſant, qui auoit expoſé en vente des Bibles en Latin & en François: & n’auoit autres liures. Et les Prelats les regardans, furent eſbahis, & luy dirent, Qui t’a faict si hardi, de deſployer ceſte marchandiſe en ceſte ville ? Ne ſais-tu pas que tels liures ſont defendus? Et le Libraire reſpõdit, La ſaincte Bible n’est-elle pas auſsi bõne pour le moins, que ces belles images & peintures que vous auez acheté à ces damoiſelles ? Il n’eut pas acheué ceſte parole, que l’Eueſque d’Aix dit, Ie renonce ma part de Paradis, s’il n’eſt Lutherien. Sus, ſus, qu’il ſoit empoigné. Et ce Libraire fut mené incontinẽt en priſon, & biẽ rudemẽt: car pour faire plaiſir aux Prelats, vne bende de ruffiens & de brigandeaux, qui les accompagnoyent, commencerent à crier, Au Lutherien, au Lutheriẽ: au feu, au feu. Et l’vn luy bailloit vn coup de poing: l’autre le tiroit par les cheueux: l’autre luy arrachoit la barbe: tellement que le poure hõme eſtoit tout plein de sang, deuant que d’arriuer en la priſon. Or le lendemain il fut amené deuant les Iuges, en la preſence des Eueſques: & fut interrogué cõme s’ensuit.
N’as-tu pas expoſé en vente ces Bibles & nouueau Teſtament en François? Reſpond le poure priſonnier, qu’ouy. Interrogué s’il ne ſait pas biẽ que par toute la Chreſtienté defenſes ont faictes de n’imprimer ny vendre la Bible, en autre langage qu’en Latin: Reſpond, qu’il ſait tout le contraire: & qu’il a vendu pluſieurs Bibles en François auec preuilege de l’Empereur, & auſsi d’autres imprimées à Lyon, & des nouueaux Teſtamẽs imprimez auec preuilege du Roy. Auſsi diſoit-il, qu’il ne ſauoit nation en la Chreſtienté, qui n’euſt la ſaincte Eſcriture en lãgage vulgaire. Et apres le priſõnier dit en grãde hardieſſe, Vous qui habitez en Auignõ, eſtes-vous tous ſeuls de toute la Chreſtienté, qui auez en horreur le Teſtament du Pere celeſte? Et pourquoy ne voulez-vous permettre, que l’inſtrument & les lettres autentiques de l’alliance de Dieu, ſoyent par tout publiées & entendues? Voulez-vous defendre & cacher ce que Ieſus Chriſt commande de reueler & publier? Ne ſauez-vous point que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a baillé puiſſãce à ſes ſaincts Apoſtres de parler toutes langues: afin qu’en tout langage le ſainct Euangile fut enſeigné à toute creature? Et que ne defendez-vous les liures & les peintures qui ſont pleines de paroles deſhoneſtes, & meſmes de blaſphemes, pour inciter les hommes à paillardiſes & à meſpriſer Dieu? Quelle outrecuidance pourroit eſtre plus grãde, que de defendre les ſaincts liures de Dieu, qui ſont propres pour enſeigner les poures ignorans, & ramener au bon chemin les poures eſgarez? Quelle cruauté, de vouloir oſter aux poures ames leur nourriture? Or vous en rendrez
conte, meſsieurs les Prelats, qui dites que la choſe douce eſt amere, & l’autre eſt douce: qui maintenez les liures & peintures abominables, & reiettez la choſe saincte. Et l’Eueſque d’Aix & les autres Prelats, creuoyent en leurs cœurs, & grinçoyent les dens contre ce poure priſonnier. Or ils commẽcerent à s’eſcrier, Qu’auez plus beſoin de l’interroguer? Il le faut enuoyer tout droit au feu ſans plus de paroles. Et le iuge Laber & quelques autres n’eſtoyent point de ceſt auis, & ne trouuoyẽt point cauſe aſſes ſuffiſante pour faire mourir ce Libraire: & cerchoyent de luy faire faire amende honorable, & de luy faire recognoiſtre l’Eueſque d’Aix & les autres de ſa compagnie, pour vrais Paſteurs de l’Egliſe de Ieſus Chriſt. Mais le Libraire reſpondit, qu’il ne pouuoit faire cela en bonne conſcience: d’autant qu’il voyoit que ces Eueſques maintenoyent les liures abominables, & les peintures deſhonneſtes, & qui reiettoyent les liures ſaincts: & pour ce qu’il les eſtimoit plus toſt ſacrificateurs de Bacchus & de Venus, que vrais Paſteurs de l’Egliſe de Ieſus Chriſt. Et incontinent apres ces propos, fut condamné à eſtre buſlé: & la ſentence ce iour meſme fut executée. Et pour l’enſeigne de la cauſe de ſa condamnation, il portoit deux Bibles pendues à ſon col, l’vne deuant, l’autre derriere. Mais auſsi ce poure Libraire auoit la parole de Dieu en ſon cœur & en ſa bouche, & ne ceſſa par le chemin & au lieu du ſupplice, d’exhorter & admoneſter tout le peuple de lire la ſaincte Eſcriture: tellement que pluſieurs furent eſmeus à s’enquerir de la verité.
Et les Prelats voyans qu’il y auoit grande diſſenſion entre le peuple d’Auignõ, & que pluſieurs murmuroyent de la mort de ce Libraire, comme ayant eſté iniuſtement condamné: & encores plus du deſhonneur & meſpris qu’on auoit taſché à fair aux ſaincts liures du Teſtament de Dieu: veuillans mettre crainte & frayeur au peuple, pourſuyuirent de faire crier le lendemain à ſon de trompe par toute la ville & conté de Veniſſe, que tous ceux qui auront liures en François, traitans de la ſaincte Eſcriture, qu’ils les euſſent à apporter & mettre entre les mains des Commiſſaires nommez: autrement, tous ceux chez lesquels ils ſeront trouuez, ſeroyent mis à mort. Or apres que leſdicts Prelats eurent mis ordre pour dreſſer grande perſecution en Auignon & au conté de Veniſſe, l’Eueſque d’Aix s’en retourna pour pourſuyure l’execution de l’arreſt de Merindol. Et incontinent qu’il fut arriué à Aix, il alla trouuer le Preſident Chaſſanée, auquel il communiqua toute l’entreprinſe qui auoit eſté faicte en Auignon. Auſsi luy declara la bonne volonté des Prelats d’Auignon & de Prouence, & l’affection qu’ils auoyent de luy faire plaiſir & aux ſiens, s’il mettoit à execution l’arreſt de Merindol. Et apres pluſieurs belles & grandes promeſſes faictes par l’Eueſque d’Aix, le Preſident Chaſſanée luy reſpõdit, que ce n’eſt pas petite entreprinſe que de executer l’arreſt de Merindol: auſsi que ledict arreſt auoit eſté dõné plus pour tenir en crainte les Lutheriẽs, qui eſtoyẽt en grand nõbre par la Prouence, que pour executer de faict le contenu au-
dict Arreſt. Lors l’Eueſque d’Aix dit au Preſidẽt, Ie cognoy bien que les Gẽtils-hõmes de Prouẽce, qui eſtoyẽt au banquet, vous ont gagné, ou pour le moins esbranlé. Et le Preſident dit, L’Arreſt de Merindol n’eſt pas diffinitif, à parler propremẽt, & les loix & ordonances du royaume ne permettent pas l’execution, ſans autres procedures. L’Eueſque luy dit, S’il y a loy ou ordonãce qui vous retarde ou empeſche, nous portons la diſpenſe en noſtre manche. Le Preſidẽt luy dit, Ce ſeroit grãd perché de reſpandre le ſang innocent. L’Eueſque luy dit, Le ſang de ceux de Merindol ſoit ſur nous & ſur nos ſucceſſeurs. Le Preſident luy dit, Ie ne doute point que si l’Arreſt de Merindol eſt executé, que le Roy ne ſoit mal content, de faire vne telle deſtruction de ſes ſubiets. L’Eueſque luy dit, Si le Roy de prinſaut le trouuoit mauuais, nous luy ferons bien trouuer bon auec le temps. Et d’auãtage, nous auons les Cardinaux pour nous: & meſmement, le reuerẽdiſsime Cardinal de Tournon, lequel prendra la cauſe pour nous: & ne luy pourroit-on faire choſe plus agreable, que d’exterminer les Lutheriens. Et ſi nous auons beſoin de ſon conseil & aide, nous en fournirons bien. Et n’eſt il point le principal & le plus excellent & le plus prudent perſecuteur des Lutheriens, qui ſoit en la Chreſtienté ? Par tels & ſemblables propos l’Eueſque d’Aix perſuada aux Preſidens & Conſeillers de la Cour de Parlement, de promettre de faire executer ledict Arreſt de Merindol. Et par ce moyen, de l’autorite de ladicte Cour le tabourin ſonna par toute la Prouence.
Les Capitaines furent ordonez, & auec enſeignes deſployez grand nõbre de gẽs à pied & à cheual, cõmencerent à ſortir d’Aix, & marcher en forme d’armes bien equippez cõtre Merindol, pour executer ledict Arreſt. Dõt leſdicts de Merindol eſtans bien aduertis de ladicte aſſẽblée, de l’armée & de l’entreprinſe, qui eſtoit d’executer ledict Arreſt, ne ſeurent faire autre choſe, que deplorer & lamenter auec grand cris, recõmandans en prieres leurs cauſes au Seigneur Dieu, n’ayans autre moyen, n’y conſeil que de s’appreſter pour eſtre meurtris, cõme brebis menées à la boucherie. Lesdicts de Merindol eſtãs en ſes gemiſſemẽs & deſtreſſes, en pleurs amers, le pere auec le fils, la fille auec la mere, la femme auec le mari: ſoudainement leur fut annoncé, que ledicte armée s’eſtoit retirée, ſans que pour lors on euſt peu ſauoir par quel moyen. Toutesfois depuis ont a entẽdu que le Seigneur d’Alenc, homme ſauant aux ſainctes Eſcritures, & en droict ciuil, eſmeu de grand zele de iuſtice, remonſtra lors vertueuſement au Preſident Chaſſanée qu’il ne falloit ainſi proceder contre les habitans de Merindol, par voye de faict & de force, contre toute forme & ordre de iuſtice, ſans iugement ny condamnation, & ſans diſtinction des coulpables & innocens. Et dit d’auantage, Ie deſireroye, monſieur le Preſident, que vous euſsiez ſouuenance du conſeil que vous auez eſcrit en voſtre liure intitulé Catalogus gloriæ mundi: auquel conſeil & liure vous auez traicté & deduict les procedures qui ont eſté faictes cõtre les Rats, par les officiers de la Cour & iuriſdiction de l’Eueſque d’Authun. Comme ainſi
fuſt que quaſi par tout le balliage de Lauſſois, il y euſt grande multitude de Rats, qui degaſtoyent & mangeoyent les blez de tout le pays: il fut aduiſé qu’on enuoyeroit gens par deuers l’Official d’Authun, pour faire excommunier leſdicts Rats. Surquoy fut ordoné par ledict Official, ayant ouy le pleintif du Procureur fiſcal, que deuant que proceder à l’excommunication, il falloit monition, ſelon l’ordre de iuſtice. A ceſte cauſe ordona qu’à ſon de trompe & cry public, faict par tous les carrefours de la ville d’Authun, leſdicts Rats ſeront citez à troys briefs iours: & ou il ne comparoiſtrõt, ſera procedé, &c. Les troys iours paſſés, le Procureur fiſcal ce preſenta contre leſdicts Rats: & par faute de compareſſance obtint defaut: en vertu duquel demandoit qu’il fuſt procedé à l’excommunication. Surquoy fut cognu iudicialement qu’audicts Rats abſens ſeroit pourueu d’aduocat, pour ouir les defenſes, &c. attendu qu’il eſtoit queſtion de la totale deſtruction & extermination deſdicts Rats. Et vous monſieur le Preſident, qui pour lors eſtiez Aduocat du Roy à Authun, fuſtes commis Aduocat pour defendre leſdicts Rats. Et ayant accepté la charge, en plaidant la matiere, fut par vous remonſtré la citation eſtre nulle, pour les raiſons par vous alleguées, &c. Dont fut cogneu que leſdicts Rats de rechef feroyẽt citez au Proſne, par toutes les parroiſſes ou ils eſtoyent, &c. Or apres les citations deuement faictes, le Procureur fiſcal ce preſenta cõme deſſus, &c. Et par vous, monſieur
le Preſident fut allegué, que le terme donné audicts Rats pour cõparoiſtre, eſtoit trop bref: & d’auantage, qu’il y auoit tant de chats aux villes, que leſdicts Rats auoyẽt iuſte cauſe d’abſence, &c. Parquoy il ne faut ainſi proceder vainemẽt & legermẽt cõtre leſdicts Rats: mais il faut regarder les ſainctes Eſcritures, & là on trouuera comme on ſe doit gouuerner en ceſt affaire. Et par vous, monſieur le Preſident, furent alleguez pluſieurs paſſages des ſainctes Eſcritures: comme bien amplement auez traité en voſtre liure, dict Catalogus gloriæ mũdi. Et par tel plaidoyé d’vne matiere qui ſembloit eſtre de petite importance, euſtes grand bruit & grand honneur, pour auoir dextrement remonſtré la maniere, par laquelle les Iuges doyuent proceder grauement en matiere criminelle. Or maintenant, monſieur le Preſidẽt, qui auez enſeigné les autres, ne voulez-vous point prendre doctrine par voſtre liure meſme, qui vous condamnera manifeſtement, si vous procedez plus auant, en la deſtruction de ces poures gens de Merindol? Et ne ſont-ils point hommes Chreſtiens? Ne valent-ils pas bien qu’on leur garde autant de droict & equité, que vous auez faict garder aux Rats? Et par telles remonſtrances, le Preſident fut fort eſmeu: & incontinent reuoqua la cõmiſsion, qui auoit eſté donnée. & fit retirer la gendarmerie, qui approchoit deſia de Merindol, enuiron d’vne lieue & demie. Dont leſdicts de Merindol, voyans que la gendarmerie ſe retiroit, rẽdirẽt graces à Dieu: ſe cõſolãt les vns les autres, & s’admoneſtãt ensẽble
d’auoir touſiours la crainte de Dieu deuant les yeux, obeiſſant à ſes ſaincts commandemens, & s’aſſubiettiſant du tout à ſa ſaincte volonté : vn chacun ſe submettant à ſa prouidence, attendant patiemment l’eſperance des bien-heureux : à ſauoir, la vraye vie, & les biens eternels: ayãt touſiours pour exẽple, noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, vray Fils de Dieu : lequel eſt entré en la gloire par pluſieurs tribulations. Par tels & semblables propos, leſdicts de Merindol s’appreſtoyent d’endurer toutes les afflictions, qu’il plairoit à Dieu leur enuoyer : & auſsi telle eſtoit leur reſponſe à tout homme, qui auoit pitié de leur deſtructiõ, ou bien à ceux meſmes, qui taſchoyẽt de les ruiner. Dõt le bruit fut plꝰ grãd, tãt du dict Arreſt, que de l’entreprinſe de l’execution, qu’auſsi de la patience & conſtance deſdicts de Merindol : tellement qui’l y auoit peu de gens en France, qui fuſſent curieux d’ouir choſes nouuelles, qui ne fuſſent aduertis de tout ce que dict est. Et meſme ceſte cauſe fut eſtimée de ſi grãde importance, qu’elle ne fut pas cachée au Roy Françoys dernierement decedé, Roy de grãd eſprit & grãd iugement : lequel manda à feu noble & vertueux ſeigneur, mõſieur de Langay, qui pour lors eſtoit ſon Lieutenant à Thurin, qu’il euſt à s’enquerir diligemment au vray, de tout c’eſt affaire. Sur quoy ledict ſeigneur de Langay enuoya en Prouence deux perſonages, gens de bien & dignes de foy: auſquels il donna charge de luy apporter le double dudict Arreſt : & de s’enquerir de tout ce qui s’en eſtoit enſuyui. Et ſemblablement de la vie & mœurs deſdicts de Merindol, & autres per-
ſecutez au pays de Prouence, Et par les deux deputez, le double dudict Arreſt fut apporté audict ſeigneur de Langay, auſsi de tout ce qui s'en eſtoit enſuyui: & luy firent declarer les iniuſtices, pilleries, exorſions & exactions, tyrãnies, cruautez, dont vſoyent iournellement les Iuges, tant Eccleſiaſtiques que ſeculiers, à l'encontre deſdicts de Merindol & autres. Et quant à la vie & mœurs deſdicts perſecutez, ont rapporté, que la plus part de ceux du pays de Prouence affermẽt que leſdicts perſecutez, eſtoyent gens de grand trauail: & que depuis enuirõ deux cẽs ans (cõme l'on dit) ils s'eſtoyent retirez du pays de Piedmont, pour habiter en la Prouence: & auoyent prins à tiltre d'Amphiteoſe & hebergement, pluſieurs hameaux deſtruicts par guerre, & autres lieux deſers & en friche: & que tant bien auoyẽt trauaillé, qu'és lieux qu'ils habitoyẽt, y auoit abondance de blez, vins, huiles, miel, amandes, & grand beſtial: dont tout le pays & les eſtrangers eſtoyẽt ſubuenus & ſoulagés. Et meſme qu'au par auant qu'ils vinſent habiter audict pays, le lieu de Merindol n'eſtoit poĩt amodié plus de quatre eſcus: cõbien que deuant la deſtructiõ dernieremẽt faicte, ils bailloyẽt d'amodiatiõ au ſeigneur tous les ans plus de trois cens cinquante eſcus, ſans les autres charges. Et ainsi dit-on de Lormarin & pluſieurs autres lieux de Prouẽce: auſquels lieux n'eſtoyent que brigandages deuant que les ſuſdicts vinſent y habiter, & n'y oſoit-on paſſer qu'à grand danger. Auſsi affermoyent ceux du pays de Prouẽce, que leſdicts de Merĩdol & autres perſecutez, eſtoyent gens paiſibles, aimez
de tous leurs voiſins, & gens de bonnes mœurs, gardans bien leurs promeſſes, en payan bien leurs detes, ſans ſe faire plaidoyer ny tracaſſer. Auſsi ils eſtoyent gens charitables, faiſans auſmones: & ne permettoyent point, qu'aucun d'entre eux euſt neceſsité. Et auſsi faiſoyẽt auſmones aux eſtrãgers, & aux poures paſſãt, les hergeãs & nourriſſans, & leur ſubuenans en toutes leurs neceſsitez, ſelon leur pouuoir. Toutesfois, ceux du pays de Prouence afferment, que ceux de Merindol & autres perſecutez, eſtoyent cogneuz entre les autres du pays de Prouence, pource qu'on ne les pouuoit induire à blaſphemer, ou nommer le diable, ny aucunement iurer: ſi n'eſtoit en iugement, ou faiſant paches ſolennelles. Auſsi on les cognoiſſoit, pource qu'on ne les pouuoit inciter à parler de propos deſhonneſtes : que meſmes quand en quelque compagnie on tenoit propos laſcifs, ou blaſphemes contre l'honneur de Dieu, ils ſe departoyent incontinent de telle compagnie. Il eſt bien vray (comme afferment ceux de Prouence) que ledicts de Merindol, & autres perſecutez, quãd ils alloyent par les marchez, ou par les villes, on ne les voyoit gueres aller aux mouſtier : ou s'ils y alloyent, ils faiſoyent leurs prieres ſans regarder les images, auſquelles ne portoyent poĩt de chandelles: & ne les baiſoyẽt: & auſsi n'adoroyẽt point les reliques des Saincts & Sainctes, & ne les daignoyent regarder. Et d'auantage, quand par les chemins paſſoyent par deuant les croix ou images, ne leur faiſoyent au-
cune reuerence. Auſsi les Preſtres atteſtoyent, qu'ils ne leur faiſoyent dire aucune Meſſe, ny Libera me, ny De profundis: & qu'ils ne prenoyent point d'eau beniſte : & meſme que ſi on leur en bailloit par les maiſons, qu'ils ne diſoyent pas grãd merci: & voyoit-on biẽ, qu'ils n'en ſauoyẽt point de gré à ceux qui leur en bailloyent. Et d'auantage, on ne les voit point aller aux vaugues, ny en pelerinages, ny gagner les pardons, quelques beaux qu'ils fuſſent, ny pour grand marché qu'on les baillaſt. Et auſsi quand il tonnoit, ils ne faiſoyent point le ſigne de la croix: mais ſeulement regardoyent au ciel, en ſouſpirant : & aucũs s'agenouilloyent, & prioyẽt ſans ſe ſigner, ny prendre eau beniſte. Auſsi on ne leur voyoit riẽd mettre aux baſsins pour les luminaires & confreiries. Et bref, on ne leur voyoit faire aucune offrende, ny pour les viuãs, ny pour les morts. Il est biẽ vray, que s'ils voyoyẽt quelq poure en neceſsité, qu'ils luy ſubuenoyẽt & ſecouroyẽt amiablement, & ſelon leur pouuoir. Voila ce qui a eſté rapporté audict ſeigneur de Langay, de la vie & mœurs de ceux de Merindol, & autres perſecutez: & auſsi de l'arreſt, & de ce qui s'en eſt enſuyui. Et de toutes ces choſes, ledict ſeigneur de Langay, ſuyuant la charge qui luy en auoit eſté baillée, en aduertit le feu Roy de bonne memoire: lequel ayant tout entendu, comme bon Prince, par clemence & miſericorde enuoya lettres de grace & de pardon, non ſeulement pour les condamnez par deffaux & cõtumaces: mais auſsi pour tous autres du pays de Prouẽce, accuſez &
ſouſpeçonnez de ſemblables cas: mandãt & commandant expreſſement audict Parlement, que doreſenauant ils n'euſſent en tel cas à proceder ſi rigoreuſemẽt, qu'ils auoyent faict par le paſſé. Ains que s'il ſe trouuoit aucũ qu'on peuſt faire apparoir par bõnes & ſuffiſantes informations, qui par ignorance ou par seduction d'aucun malin eſprit, ſe fut foruoyé de la vraye religiõ Chreſtienne, qu'à tel fuſſent faictes bonnes remonſtrances par la parole de Dieu, tant du vieil que du nouueau Teſtament: & ainſi par douceur & par le glaiue de la parole de Dieu, le reduire au trouppeau de l'Egliſe de Ieſus Chriſt: declarant ainſi, que le vouloir dudict Sieur eſt, que tous ceux qui ſeront conuaincus d'hereſie, à la maniere que dict eſt, qu'iceux abiurent. Defendant à toute perſone, de quelque eſtat & conditiõ qu'il ſoit, qu'il n'ait par autre moyen à attẽter aucune choſe cõtre ledicts de Merĩdol & autres perſecutez, ny les moleſter en leurs perſones ou biens: reuoquãt & anullant toutes ſentences & cõdamnations, de quelque Iuge que ce ſoit: & commãdant eſlargir tous priſonniers accuſez ou ſouſpeçonnez d'eſtre Lutheriens. Leſdictes lettres ont eſté celées par quelque temps: & en fin ont eſté ſignifiées à certains priſonniers, qui eſtoyent detenus priſonniers aux priſons d'Aix: auſquels on a demandé s'ils ſe vouloyent ayder deſdictes lettres, leſquelles leurs ſeroyẽt cõmuniquées, en payant chacun vn eſcu sol pour la coppie d'icelles. Et par ce moyen, les priſonniers ont eſté eſlargis, en payant les deſpens, & promettant de ſe preſenter à la Cour, toutes fois qu'ils ſeront de-
mãdez. Le Greffier & autres eſtoyent bien ioyeux deſdictes lettres: car il leur en reuenoit grãd profit, & eſperoyent qu'il en faudroit expedier quatre ou cinq mille doubles, qui ſeroyent quatre ou cinq mille eſcus. Pour la premiere entrée leſdicts de Merindol entendirent que le vouloir du Roy eſtoit, que leſdictes lettres fuſſẽt publiées par toutes les villes & villages du pays de Prouence. Par quoy firẽt requeſte à ladicte Cour, qu'il luy pleuſt faire publier leſdictes lettres, aĩsi qu'il leur eſtoit mandé: & auſsi en demanderent vn double, remonſtrans l'iniuſte exaction, & qu'il n'eſtoit beſoin, ny ſelon l'intention du Roy, que tous ceux qui eſtoyẽt accuſez ou ſoupſeçõnez d'eſtre Lutheriens, fuſſent cõtreints à prendre chacun vn double deſdictes lettres, attendu l'enorme & iniuſte exactiõ de les vouloir cõtreindre à payer chacun vn eſcu, &c. Surquoy fut ordonné par ladicte Cour, que leſdictes lettres ſeroyent publiées par toutes les villes & villages, & que nul ne ſeroit contreint d'en prendre vn double. Auſsi que ceux qui en voudroyent, ne payeroyent que cinq ſol pour la coppie: commandant de rendre le ſurplus à ceux qui en auroyent payé d'auantage: ordonnant au ſurplus, que tous ceux tant hommes que femmes qu'enfans, de toutes les villes ou villages, qui ſeroyent ſouſpeçonez d'eſtre Lutheriens, s'euſſent à preſenter par deuant ladicte Cour dedans trois mois apres la publication deſdictes lettres. A ceſte cauſe, autre requeſte fut preſentée à ladicte Cour par les deux Syndiques de Merindol, contenant que ce ſeroit grande faſcherie & trauail, grandes miſsions & deſpens, s'il falloit
que tous les hommes, femmes & enfans de Merindol, & des villes & villages de Prouence, ſe preſentaſſent en perſone par deuant les Preſidens & gẽs du Conſeil de ladicte Cour. Et que par telles & ſemblables raiſons ils ſubblioyent qu'ils euſſent liberté de ſe pouuoir preſenter par Procureur, excepté ceux contre leſquels le Procureur general du Roay prendroit concluſion, & qui ſeroyent ſpecialement demandez, pour reſpondre ſur le contenu des charges & informations contre eux faiſtes: leſquels ſe preſenteroyent, & ſeroyent perſonellement cõparans à ladicte Cour. Laquelle requeſte leur fut entierement accordée. Et huit iours apres, deux des habitans de Merindol vindrent se preſenter à ladicte Cour, tant en leur priué nom, que comme Procureurs de tous ceux de Merindol, qui eſtoyent nommez & ſpecifiez par noms & ſurnoms en leur procuration, de laquelle ils faiſoyent foy: requerans qu'il pleuſt à la Cour leur faire apparoir par bonnes, deues & ſuffiſantes informations, des erreurs & hereſies dont on pretendoit qu'ils eſtoyent chargez & ſouſpeçonnez: afin d'y reſpondre en temps & lieu. Leſquels Procureurs au nom & en vertu que deſſus, propoſerent que quand on leur feroit apparaoir par bonnes & ſuffiſantes informations, qu'ils euſſent dict choſe contre la vraye & pure doctrine de Dieu, qu'ils eſtoyent preſts de volontairement & promptemẽt faire abiuration de tout ce qui leur ſeroit remonſtré par la parole de Dieu, eſtre erreur & hereſie: combien qu'ils ne penſent en ſorte & maniere quelconque auoir eſté deſtournez & fouruoyez du droict chemin de la foy. Toutesfois qu'ils ſe preſentent pour entendre de quoy ils eſtoyent
accuſez, & pour auoir communication des articles propoſez contre eux, qu l'on pretend eſtre heretiques, requerans leſdicts de Merindol & autres perſecutez, que s'il n'appert qu'ils ayent eſté deuoyez de la vraye foy & religion Chreſtiẽne: ains ſelon leur qualité en puiſſent reſpondre & rendre raiſon à tout homme qui les en voudroit interroguer, non ſeulement en ſcience & parole, mais auſsi en œuure & effect, ſans preſomption ne vantance : qu'en tel cas par plus forte raiſon on peut conclure par leſdictes lettres du Roy, qu'ils doyuent eſtre abſouz de toutes ſentences, arreſts & condamnations contre eux faictes & prononcées: & qu'on ne les doit aucunement contreindre d'abiurer les erreurs ou hereſies, qu'ils ne tiennent, & dont ils ne ſont conueincus, ny aucunement accuſez par bonnes & ſuffiſantes informations, &c. concluans, &c.
Sur ladicte requeſte, ladicte Cour n'ayant conſideré ny la teneur, ny l'intention deſdictes lettres du Roy, & ſans auoir eſgard à l'offre faicte par leſdicts Supplians, a ordone que ceux qui voudront abiurer leſdicts erreurs & hereſies, ſe peuuent preſenter pour iouir de la grace du Roy: & que les autres qui ne voudront abiurer, ſeront punis comme conueincus d'hereſie, ſans ce qu'aucunes informations leur fuſſent communiquées, ny autres remonſtrances faictes par la parole de Dieu. A ceſte cauſe, huit iours apres ladicte ordonance, leſdicts Supplians voyans qu'elle eſtoit contre tout droict & raiſon, ont enuoyé leur Procureur vers ladicte Cour, pour preſenter en leurs noms la requſte qui s'enfuit.
Supplient humblement, François Chay, & Guillaume Armãt, tant en leurs noms, que cõme procureurs des habitans de Merindol, diſans, que ſuyuant la publication des lettres du Roy, & le cõtenu, que tous accuſez ou ſuſpects de ſecte Lutherienne ou hereſie, s'ayent à preſenter à ladicte Cour, dedans troys mois apres ladicte publication, ſous les peines contenues auſdictes lettres: leſdicts Suppliãs, au nom que deſſus, ſe ſont preſentez pour ſatisfaire de leur part au vouloir du Roy, & au contenu de ses lettres, comme choſe iuſte & raiſonnable. Et neantmoins ladicte Cour, ſans auoir eſgard, ny à la teneur, ny à l'intention des lettres du Roy, ny à l'offre & preſentation des dicts de Merindol, qui eſtoit de mot à mot iouxte le contenu de l'ordonance du Roy : qui en vraye iuſtice & equité, & iugement digne d'vn Roy, auoit ordoné la maniere, par laquelle leſdicts de Merindol pouuoyent eſtre declarez coulpables ou innocens. Ce non obſtant ladicte Cour a faict vne ordonance, qui eſt contraire à tout droict & equité, & en meſpris deſdictes lettres du Roy, & droictement contre le contenu d'icelles. Parquoy requerans inſtamment leſdicts, en ce que par ladicte Cour a eſté ordoné, que nuls ne iouiront du benefice deſdictes lettres, ſinon ceux qui promptement voudront declarer & confeſſer, qu'ils ſont heretiques. Parquoy requierent inſtamment, leſdicts Supplians aux noms que deſſus, qu'il plaiſe à la Cour reuoquer la predicte ordonance: & faire apparoir auſdicts Supplians, tant en leurs noms, comme des habitans de Merindol, par ſuffiſantes informations, des
hereſies, dont on pretend qu'ils ſoyent entachez: offrans tout ainſi qu'ils ont ia faict par la precedente requeſte. Et ou il ne plairoit à ladicte Cour faire droict auſdicts Supplians, leſdicts Supplians, ſelon la forme deſdictes lettres, proteſtent d'en faire pleinte au Roy, & maintenir ſur leur vie, que tout ce qui eſt faict contre eux, n'eſt pour zele ny affection de religion:mais ſeulement par ambition & auarice: & pour auoir tout l'argent, le bien & l'heritage deſdicts Supplians, & autres perſecutez : comme il eſt manifeſté aſſes par toutes les procedures qu'on fait contre eux: dont ils demandent le double, & meſmement la coppie de la preſente requeſte, en forme deue: afin qu'ils puiſſent faire apparoir au Roy & à ſon Conſeil, du meſpris de ſes lettres contenantes moyen tant equitable, pour cognoiſtre la verité de la preſente cauſe : laquelle pluſieurs deſdicts Conſeillers, taſchent deſguiſer par ce qu'ils ont pour eux, ou bien pour leurs parens, impetré par faux dõner à entendre, la confiſcation des biens de la plus part deſdicts Suppliãs & autres perſecutez, deuant iugement donné, à tout le moins valable: ce qui ne ſe peut nier. Et meſmes encore leſdicts Supplians peuuent dire vrayement & librement, qu'aucuns deſdicts Conſeillers & leur parẽs n'auroyent de quoy viure, ſi n'eſtoit le bien deſdicts perſecutez, qu'ils poſſedent iniuſtement : & pource taſchent par tous moyens accuſer, calomnier & diffamer leſdicts perſecutez, pour les faire du tout deſtruire, ou a tout le moins, les faire chaſſer hors du pays: à ce qu'ils puiſſent paiſiblement & ſans
contredict iouir deſdicts biens par eux rauis, & tyranniquement poſſedez. Parquoy requierẽt inſtammẽt leſdicts Supplians aux noms que deſſus, qu’il plaiſe à ladicte Cour auoir eſgard à leur cauſe tant pitoyable, & leur faire droict ſelon le contenu des lettres du Roy, qui veut & cõmande, que ſelon tout droict & raiſon, on face premierement apparoir par bonnes & ſuffiſantes informations, tous les erreurs & hereſies, deſquelles on pretend que leſdicts perſecutez sont chargez. Et apres, leur remonſtrer par la parole de Dieu. Et ainſi conueincus, qu’ils abiurent, & qu’ils ſoyent reduits au trouppeau de l’Egliſe. Offrans leſdicts Supplians aux noms que deſſus, que si par bonnes & ſuffisantes informations on leur fait apparoir par la parole de Dieu, qu’ils ayent tenu ou tiennent aucuneſie, &c. La Cour a ordoné que ladicte requeſte ſera communiquée aux Gens du Roy, & leſdicts Supplians comparoiſtront à la huitaine, pour entendre ce qu’il plaira à la Cour ordoner. Apres auoir ouy les Gens du Roy, ottroyant auſdicts Supplians, le double de leur requeſte & de leurs procedures, ce meſme iour, le Preſident maiſtre Barthelemi Chaſſanée & autres Conſeillers, auſsi les Aduocat & Procureur du Roy parlerent à part auſdicts Supplians : leur remonſtrant qu’il n’eſtoit beſoin faire information des erreurs qu’ils tiennent: car vn chacun fait bien qu’ils ne viuent pas ſelon les ordonances de l’Egliſe, & qu’ils ne font pas plus d’eſtime de noſtre ſainct pere le Pape, que d’vn autre homme. Parquoy, il appert qu’ils ſont en erreur, & ne doyuent faire
difficulté d’abiurer, & en ce faiſant qu’ils ſeront en paix & repos.
A quoy de la part deſdicts Supplians fut reſpondu, que combien qu’ils fuſſent gens non lettrez, & n’ayent eſté aux eſcholes : toutesfois s’il plaiſoit audicts ſeigneurs, Preſidens & Conſeillers, qui eſtoyent là preſens, qu’ils reſpondroyent & rendroyent raiſon de leur foy, & des articles ia mis en auant & propoſez par ledict Sieur Preſident: & que ſans diſſimuler ou differer aucunement, ils en reſpondroyent ſelon leur conſcience. Et à ce fut reſpondu par ledict Preſident & Conſeillers, qu’ils n’auoyent pas charge ne commiſſion de la Cour de ce faire : mais qu’il ſeroit bon & bien conuenable, qu’à la huitaine ils baillaſſent par eſcrit leur maniere de viure, & la doctrine qu’on leur a enſeignée: & qu’ils euſſent procuration de tous ceux de Merindol, pour ſpecialement declarer qu’ils ont ainſi veſcu. A quoy leſdicts Supplians firent reſponſe, qu’ils feroyẽt ſauoir leur aduis & deliberation auſdicts de Merindol.
Leſdicts Procureurs eſtans de retour, firent entendre auſdicts de Merindol tout ce qu’ils auoyent faict, & l’aduis & deliberation dudict Preſident Chaſſanée & autres: auſsi leur mõſtrerẽt le double de la requeſte ſignée du Greffier: dequoy leſdicts de Merindol ſurẽt eſbahis, d’autant qu’ils n’auoyẽt onques peu obtenir coppies des ꝓcedures faictes cõtre eux, ny double d’aucũ acte, ny des requeſtes par eux preſẽtées, ny des ſentẽces ou arreſt dõnez contre eux: meſmes, y auoit defenſes faictes à tous Greffiers, Secretaires,
Notaires, ſergens & tous autres officiers, de ne receuoir aucun acte, ny oppoſition, ny proteſtation, ny expedier double de leurs executions: ſurquoy leur fut pourueu par lettres patentes du Roy, mandant & commandant, qu’il leur fuſt baillé double de toutes les procedures faictes contre eux : afin que ſi aucunes extorſion ou abus eſtoyent commis par les ſentences & executions d’icelles, que leſdicts Supplians en puiſſent faire apparoir, pour leur ſeruir en temps & lieu. Or leſdicts Supplians, ayans la coppie deſdictes lettres, ſignées par le Greffier de ladicte Cour, auec mandement à tous Notaires & autres Officiers, d’executer tous actes, &c. nonobſtant l’Arreſt de ladicte Cour de Parlement, donné au contraire: lequel en ceſt endroict eſtoit reuoqué, &c. Dont leſdicts de Merindol enuoyerent querir vn Notaire au lieu de Malemret: auquel declarerent, que ſuyuants l’aduis du Preſident & Conſeillers de la Cour du Parlement de Prouence, ils vouloyent declarer à ladicte Cour librement & ſans aucune choſe diſsimuler, la doctrine laquelle leur auoit eſté enſeignée dés leur ieuneſſe, & la maniere de ſeruir à Dieu, qui leur auoit eſté aprinſe de pere à fils, depuis l’an deux cens apres la Natiuité de noſtre Seigneur Iesꝰ Chriſt: comme touſiours ont entendu par leurs Anciens. Ledict Notaire, ayant veu les lettres du Roy, & le mandement de ladicte Cour attachez auſdictes lettres, commandant de receuoir tous actes, ne fit difficulté dé receuoir par acte publique en bõne forme, les articles & la confeſsion de la foy deſdicts de Merindol. Laquelle par leurs procureurs
a eſté preſẽtée à ladicte Cour, auec requeſte contenante clauſes en tel cas requiſes & neceſſaires, &c. Or apres ladicte preſentation, pluſieurs ont deſiré plus ample declaration de la foy deſdicts de Merindol. Leſquels ſachans qu’ils ſont tenus d’en rendre raiſon à tout homme qui leurs en demandera auſsi ſachans que qui cõque renira Ieſus Chrſt & la doctrine de ſon sainct Euangile deuant les hommes, qu Ieſus Chrſt le reniera deuant le Pere celeſte & deuãt ſes Anges, ſachãs auſsi que leurs anciens en Boheme, eſtans en peril de mort auoyent faict le pareil, enuoyans le contenu de leur foy à Vladiſlaus Roy de Hongrie & de Boheme, qui les perſecutoit, l’an 1508. A ceſte cauſe leſdicts de Merindol, ont enuoyé plus amples articles au Cardinal Sadolet, pour lors Eueſque de Carpentras, auſsi aux Syndiques d’Auignon & à l’Eueſque de Cauaillon, & à tous ceux qui en ont demandé, tant en general que en particulier. Et meſme le feu Roy Françoys de bonne memoire, voulut ſauoir & entendre qu’elle eſtoit la doctrine que ſuyuoyent leſdicts de Merindol & autres perſecutez au pays de Prouence. Et deuant ſa maieſté royale, ladicte confeſſion de ceux de Merindol fut leue par ſon Lecteur ordinaire, nommé Caſtellanus. Et apres auoir eſté leue de poinct en poinct, le Roy demanda en quel endroict on trouuoit faute ou choſe à redire en ladicte confeſsion de foy. Et nul n’oſa ouurir la bouche pour y contredire. Or icy ſera deſcrite la Confeſsion de foy deſdicts de Merindol:non ſeulement celle qui à eſté preſentée à ladicte Cour du Parlement de Prouences
mais vn extraict de toutes les confeſsions qui ont eſté enuoyées tant au Cardinal Sadolet, que à l’Eueſque de Cauaillon, & tous autres qui s’en ſont voulu enquerir & ont demandé plus ample declaration.
S’enſuit la Confeſsion des habitans de Merindol.
Nous croyons & confeſſons que la ſaincte Eſcriture, contenue au vieil & nouueau Teſtament, a eſté diuinement inſpirée, & n’a point eſté iadis apportée par volonté humaine: mais les ſaincts hommes de Dieu, eſtans pouſſes du ſainct Eſprit ont parlé. Et dès le temps paſſé, Dieu a parlé par la bouche de tous ſes ſaincts Prophetes: mais en ces derniers iours, il a parlé par ſon Fils vnique, lequel il a commandé d’eſcouter: & toute perſone qui ne l’aura point eſcouté, perira. Mais celuy qui eſt de Dieu, il oyt ſa parle: laquelle eſt la ſeule certaine & parfaite reigle de verité & de bien viure, vtile pour doctrine, pour reprehenſion, pour correction, pour inſtruction, qui eſt en iuſtice: afin que l’homme de Dieu ſoit entier, appareillé à toute bõne œuure. Dont s’enſuit que les ſainctes Eſcritures ſont suffiſantes pour rendre l’hõme ſage à ſalut, & pour enſeigner tout ce qui appartient au vray ſeruice de Dieu, & pour reprendre d’erreur ceux qui contrediſent à la verité, & pour reformer les hereſies & abus & mauuaiſes mœurs des hommes. Pour ces rai-
ſons la ſcience de la ſaincte Eſcriture eſt plus à deſirer qu’or & pierre precieuſe: & par icelle toute humaine creature doit eſtre enſeignée, pour garder toutes les choſes, qui ſont commandées: & la lecture d’icelle ne doit eſtre defendue à perſone quelconque. Auſsi ne doit-on faire rien que ſelon la parole de Dieu, ſans y riẽ adiouſter ou diminuer, afin qu’on ne ſoit reprins de Dieu, & que on ne ſoit trouué menteur.
Suyant la doctrine contenue en la ſaincte Eſcriture, nous confeſſons & croyons en vn ſeul Dieu, le Pere, le Fils, & le ſainct Eſprit, trois perſones en vne meſme eſſence ſpirituelle, eternelle, ſans fin, & ſans commencement, qui d’vne ſouueraine puiſſance & bonté infinie a créé toutes choſes: & icelles viuifie, entretiẽt & conſerue. Et combien que le Dieu viuant ſoit incomprehensible (car celuy qui se voudra enquerir de ſa maieſté, ſera opprimé par ſa gloire) toutesfois le Seigneur ne s’eſt point laiſſé ſans teſmoignage: car les choſes inuiſibles de Dieu, & ſon eternelle vertu & Diuinité apparoiſſent, quand elles ſont conſiderées par la creation du monde, & par le gouuernement & conſeruation de toutes ſes creatures. Auſsi la ſouueraine puiſſance de Dieu apparoiſt par ſes iuſtes iugemens, par la punition des meſchans, & par l’aſſiſtance, ſecours & deliurance de ceux qui l’aiment, & qui le craignent. Ce qui eſt declaré par la parole de Dieu, deſcriuant la punition des pecheurs obſtinez du deluge, & la preſeruation de Noé & de ſa famille: auſsi par la deſtruction de Sodome, & deliurance
de Loth. Pareillement par la defaite de Pharao, & des Egyptiens, & la deliurance des Iſraelites, & par pluſieurs autres exemples & hiſtoires: par leſquelles les hommes doyuent cognoiſtre que le Seigneur Dieu eſt l’Eternel, le Roy des rois, & le Seigneur des ſeigneurs. Et combien que ces teſmoignages ſont suffiſans pour rendre l’homme ſans excuſe, s’il ne cognoiſt Dieu, & le glorifie: toutesfois encore plus ſpecialement le Seigneur s’est voulu donné à cognoiſtre par ſon Fils Ieſus Chriſt: cõme nous confeſſons ainſi qu’il s’enfuit,
Nous ſauõs que le Fils de Dieu eſt venu, & c’eſt le grand myſtere de la vraye religion, que Dieu eſt manifeſté en chair: & pource nous croyons en Ieſus Chriſt, seul Fils de Dieu noſtre Seigneur, Dieu puiſſãt, admirabel, Pere de vie eternelle, ſeul Maiſtre à eſcouter, ſeul Sauueur, ſeul Iuſtificateur, Sanctificateur & viuifiant, ſeul Mediateur & Aduocat, ſeul & grand Sacrificateur immortel, eternel, qui n’a beſoin de ſucceſſeur, c’eſt le vray Dieu & vray homme.
Nous croyons & confeſſons que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a eſté conceu du sainct Eſprit, comme l’Angel’ auoit annoncé, ſans œuure d’hõme, afin que tout fuſt sainct & immaculé, comme il eſtoit requis que ſa cõception fuſt pure de toute affection charnelle.
Nous croyons & confeſſons que Ieſus Chriſt eſt nay de la vierge Marie ſans aucune corruptiõ en la ville de Bet-léhem,ſelon la prophetie de Michée, & a pris ſon corps ſemblable à noſtre chair, excepté peché, & n’a point pris la nature des An-
ges: mais la ſemence d’Abrahã, ſelon les propheties, pour eſtre en pur ſacrifice pour les pechez.
Nous croyons & confeſſons que Ieſus Chriſt a ſouffert ſous Ponce Pilate, crucifié, mort & enſeueli pour noz pechez: car Ieſus eſt le vray Agneau Paſchal, qui a eſté immolé & ſacrifié pour noꝰ deliurer de la tyrannie du diable: ce qui eſtoit figuré par le ſerpẽt d’airain, pour guerir ceux qui regardoyent en Ieſus Chriſt crucifié, & les oſter de malediction, de mort, & damnation eternelle: & par ſa mort rendre & reſtituer la vraye vie à ceux qui croyent en luy.
Nous croyõs & confeſſons qu’il eſt deſcendu aux enfers vers les ſaincts Peres, qui eſtoyent au ſein d’Abraham, qui en vraye foy eſtoyent morts en la foy d’Abraham.
Nous croyons & confeſſons que le tiers iour noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eſt reſucité des morts, pour noſtre iuſtification & certain teſmoignage, que ceux qui meurent en Ieſus Chriſt, ne periſſent point.
Nous croyons & confeſſons que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eſt monté aux cieux, quarante iours apres ſa Reſurrection: & a oſté ſa preſence corporelle de ça bas, cõme il auoit predit à ſes diſciples, Ieã 16. & cõme les Anges ont teſmoigné.
Nous croyõs & cõfeſſons, qu’il ſe fied à la dextre de Dieu le Pere tout-puiſſant, ayãt toute puiſſance au ciel & en la terre, conſtitué Seigneur ſur toutes choſes, ſur toute principauté & puiſſance, vertu & domination: ayant mené ſes aduerſaires & les noſtres, & les ayant deſpouillez, il a enrichi
ſon peuple. Eſtãt auſſi au factuaire, qui n’eſt point faict de main d’homme: il apparoiſt là continuellement pour noſtre Aduocat & Interceſſeur.
Nous croyons que Ieſus Chriſt de là viendra iuger les viuans & les morts vne fois au dernier iour, qui eſt au seul Dieu cogneu: & viendra en ſa maieſté royale, accompagné de ſes Anges, pour faire le iugement general de tout le monde.
Nous croyons au ſainct Eſprit, qui eſt vne persone diuine, procedante du Pere & du Fils, egal à eux. C’eſt le vray Conſolateur, par l’inſpiration duquel tous les ſaincts Patriarches, Prophetes & Apoſtres de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ont parlé, par lequel la ſaincte Egliſe a eſté touſiours cõduite & gouuernée. C’eſt le vray docteur par l’inſpiration duquel tous les vrais Chreſtiens ont cognoiſſance de la verité: & ceſt Eſprit habite en eux, & les regenere en changement de vie, mortifiant en eux le vieil homme, & les viuifiant à bonnes œuures, les conſolant en toutes afflictions, les fortifiant en tribulation, leur aſſiſtant en toutes aduerſitez, les aſſeurant qu’ils ſont enfans adoptifs de Dieu, coheritiers auec Ieſus Chriſt de la vie eternelle.
Nous croyons & confeſſons la ſaincte Egliſe catholique, qui eſt la congregation & aſſemblée de tous les vrais croyans, fideles & eſleus de Dieu, qui furent dés le commencement du monde, & ſeront iusques à la fin: de laquelle Ieſus Chriſt eſt le chef, conioingnant icelle par ſon ſainct Eſprit, & la conduiſant par ſa ſaincte parole, la conioingnant d’vne meſme volonté &
d’eſprit par le lien de foy & charité. Tous les mẽbres de ladicte Egliſe ainſi conioints enſemble, recognoiſſent vn Dieu, vn ſeul chef & Mediateur Ieſus Chriſt, ayans vne foy, vne Loy, vn Bapteſme, vne table ſpirituelle, en laquelle vne meſme viande, vn meſme breuuage ſpirituel leur eſt preſenté. Et pour icelle Egliſe Ieſus Chriſt s’eſt donné ſoy-meſme, afin qu’il la ſanctifiaſt,la nettoyat par le lauement d’eau, par la parole de vie: afin qu’il rendiſt à ſoy l’Egliſe glorieuſe, n’ayant quelque tache ou ride ou aucune telle choſe: mais afin qu’elle ſoit ſaincte & ſans tache. Il n’y a point de Pharao tyran, ny d’obſtiné Phariſien: il n^y a point de Simõ magiciẽ: il n’y a que les mẽbres de ſon corps, de ſa chair, de ſes oſ en ceſte saincte Egliſe. Il n’y a point de membre pourri, corrompu ny infect: & n’y a point de Iudas, de Cain, n’y de Mauuas riche. Il n’y a que des brebis & agneaux, il n’y a point de boucs puans & infects. Et c’eſt la difference de l’Egliſe, qui eſt quelque fois appelée la congregation des bons & des mauuais : & de l’Egliſe que nous croyons, qui eſt appelée saincte, purifiée & ſanctifiée au ſang de l’Agneau ſans macule: hors laquelle nul ne peut eſtre ſauué. Pource en icelle tout bon Chreſtien doit conuerſer: car la ſaincte Egliſe eſt la communion des Saincts, qui ſont tous membres de leur chef Ieſus Chriſt: tellement vnis, qu’ils verront enſemble Dieu face à face. C’eſt la belle confrerie, en laquelle ſont enregiſtrez tous les vrais Chreſtiẽs, qui ſont appelez de Dieu en la communion de son Fils Ieſus Chriſt
Nous croyons & confeſſons la remiſſion des pechez par la grace, miſericorde & bonté de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, qui eſt mort vne fois pour noz pechez, le Iuſte pour les iniuſtes, qui a porté noz pechez en ſon corps ſur le bois, qui eſt l’Agneau de Dieu, qui oſte les pechez du monde: c’eſt Ieſus Chriſt le iuſte, qui eſt noſtre Aduocat enuers le Pere: & celuy eſt la Reconciliation pour noz pechez: il eſt fidele & iuſte pour nous pardõner toute iniquité, & ſon ſang noꝰ efface l’obligation qui eſtoit cõtre nous, & nettoye noz cõſciences des œuures mortes pour ſeruir au Dieu viuãt, qui ſeul pardonne les pechez, & abolit les iniquitez des hommes, qui ſe conuertiſſent de leur mauuaiſe vie, & de l’iniquité qui eſt en leurs mains, en ayant la triſteſſe qui eſt selon Dieu, qui cauſe ferme penitence à ſalut, à l’exemple de Dauid, de ſainct Pierre, de l’Enfant prodigue, de la Pechereſſe, de pluſieurs Iuifs. Et à cauſe qu’il n’y a hõme qui ſoit ſans macule, & qui ſe puiſſe monſtrer iuſte, nay de la femme: ainſi nul n’eſt de soymeſme innocent deuant Dieu: veu que les eſtoilles ne ſont pas nettes en ſa preſence, combien moins l’homme en ſa pourriture, & le fils de l’homme qui n’eſt que ver? Auſsi nous ſommes faicts tous comme ſouillez, & toutes noz iuſtices ſont cõme le drap de la femme qui eſt en ſes ſteurs. Car tous les hommes, ont erré comme brebis, vn chacun a decliné en ſa voye: parquoy vn chacun a beſoin de la grace de Dieu par Ieſus Chriſt, qui ſeul a ſatiſfaict pour les croyãs, auſquels les pechez ne ſont point imputez comme aux infideles & reprouuez.
Nous croyons & confeſſons la Reſurrection
de la chair des beneits de Dieu, pour poſſeder eternellement le royaume celeſte, & des maudicts de Dieu, pour eſtre au feu & torment eternel: là ou ſera pleur & grincemẽt de dens. Auſsi nous croyons q~ les ames ſont immortelles: & que celles des fideles & enfans de Dieu, incontinent qu’elles partent du corps, vont en gloire au ciel auec noſtre Seigneur Ieſus Chriſt. Et nous ſauons que ſi noſtre maiſon terreſtre de ceſt loge eſt deſtruite, que noꝰ auõs vn edifice de par Dieu, vne maiſon eternelle és cieux, qui n’eſt point faicte de main. Mais les ames des reprouuez infideles, incõtinẽt qu’elles departẽt du corps, vont és tormẽs en enfer, iuſques au iour du iugement, & de la reſurrection de la chair, pour là eſtre tormentéez eternellement en corps & ame en la gehenne du feu, qui iamais ne s’eſteint.
Nous croyõs la vie eternelle, cõmuniquée de la grace de Dieu, par noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ꝗ eſt la vraye vie, & a deſtruit la mort, afin q~ les croyans fuſſent heritiers de la vie eternelle. Car ceux qui croyent en luy & gardent ſa parole, ne mourrõt iamais, & n’y a nulle cõdamnation à ceux qui ſont en Ieſus Chriſt, qui ne cheminẽt point ſelõ la chair, mais ſelõ l’Eſprit: ceux ne viennẽt point en cõdamnatiõ, mais paſſẽt de mort en la vie: car qui croit en Ieſus Chriſt, ne ſera point condãné:mais ꝗ ne croit poĩt, il eſt deſia cõdãné. Ce ſõt les deux voyes qui nous ont eſté enſeignées par les ſainctes Eſcritures, & n’en ſauõs point d’autre. L’vne des voyes eſt ſpacieuſe, & mene à perditiõ, & ceux qui fuyuent icelle, ſont en grand nombre. L’autre des voyes eſt eſtroite, & mene à la vie, & peu en y a qui veulent cheminer en icelle.
Nous croyons & confeſſons que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, mettant fin à la Circonciſion, a ordoné le Sacrement du Bapteſme, par lequel nous ſõmes receus en l’Egliſe du peuple de Dieu, pour eſtre dediez au Seigneur, & ſeparez de tous autres peuples de diuerſe religion, qui eſt la marque & vn signe viſible: & le Bapteſme exterieur nous repreſente le Bapteſme interieur, & la grace de Dieu inuiſible, & ſa bõne volonté enuers nous, par le moyen de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, qui par ſon ſainct ſsprit nous baptize, lauant, pugeant & nettoyant noz ames de toutes ordres & iniquité, renouuellant noz cœurs: & les remplit de conſolation & aſſeurance en ſa bonté paternelle, faiſant d’vne vieille creature, vne nouuelle, & tranſferant les vaiſſeaux d’ire en vaiſſeaux de miſericorde par la vertu de Dieu inuiſible ainſi ouurante: car le ſang de Ieſus Chriſt eſt le lauement de noz ames, & non l’eau materielle. Et la forme de baptizer eſt ordonée de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, diſant, Allez, & enſeignez toutes gens, les baptizans au nom du Pere & du Fils, & du S. Eſprit. Sainct Iean, les Apoſtres, & tous les Miniſtres de l’Egliſe baptizent, prononçans la parole de Dieu au Sacrement, & baillent le ſigne viſible. Noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, le Paſteur des paſteurs, baille l’accroiſſement & les choſes ſignifiées, & les graces & dons inuiſibles. Ce que les preſtres font d’auãtage, de coniurer l’eau, d’oindre & ſaler & cracher, c’eſt tradition des hõmes ſans autorité de la ſaincte Eſcriture. Auſsi faillent ceux qui refuſent le Bapteſme aux petis en-
fans des Chreſtiens.
Nous croyons & confeſſons que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a ordoné & inſtitué le ſainct Sacremẽt de la Cene, qui eſt vne ſaincte memoire & action de graces, faicte en l’aſſemblée du peuple de Dieu, de la mort & paſsion de Ieſus Chriſt: en laquelle aſſemblée les ſignes viſibles de pain & de vin ſont diſtribuez & prins, qui ſont ſignes & memoriaux des choſes ſainctes: à ſauoir, du corps & du ſãg de Ieſus Chriſt ſacrifié en la croix pour la remiſsion de noz pechez, & reconciliation auec noſtre Dieu. Et quiconque croit que le Seigneur Ieſus Chriſt ait liuré ſon corps, & reſpandu son ſang en remiſsion de ſes pechez, celuy mange la chair & boit le ſãg du Seigneur, & en eſt faict participant, contemplant la conuenance des choſes viſibles de la viãde materielle, auec les choſes inuiſibles & la viãde ſpirituelle. Car comme le pain fortifie la vie corporelle, & le vin reſiouit le cœur de l’homme, auſsi le corps de Ieſus Chriſt liuré à la mort, & ſon ſang reſpandu, nourrit, fortifie & reſiouit la poure ame deſolée. Mais ces choſes ne ſont point tant coniointes enſemble: à ſauoir, le ſigne viſible, & la choſe ſignifiée inuiſible, que l’vne ne puiſſe eſtre ſans l’autre: car Iudas a bien prins le ſigne, mais il n’a point prins la choſe ſignifiée, & n’a pas eſté faict participant du corps & du ſang de Ieſus Chriſt: mais a eſté faict par ſon infidelité participant de ſatan, & membre du diable. Parquoy l’homme ſe doit bien eſprouuer ſoymeſme, ſi en vraye foy & repentance il vient à ceſte ſaincte table auec charité Chreſtienne: autrement il ſeroit coulpable du corps & du ſang du
Seigneur: car il meſpriſe la mort de Iesꝰ Chriſt, & le cõſeil de Dieu, qui n’a point inſtitué en vain ce ſainct Sacrement, mais pour nous eſinouuoir, inciter & mener en vraye amour ardante enuers Dieu & noz freres, afin que nous ſoyõs vn vray tẽple de Dieu, qui veut habiter en nous: cõme noſtre Seigneur teſmoigne en S.Ieã, Si aucun m’aime, il gardera ma parole, & mõ Pere l’aimera, & nous viẽdrons à luy, & ferõs demeurãce auec luy: mais ce n’eſt pas cõme aucuns ont voulu dire, que le vray corps de Ieſus Chriſt naturel en chair & en os, eſt au pain de la Cene, ou en iceluy cõuertie car cela eſt cõtre la parole de Dieu, & les articles de noſtre foy, là ou il eſt dit qu’il eſt mõté au ciel, ſe ſied à la dextre de Dieu le Pere tout-puiſſant, & de là doit venir iuger les vifs & les morts. Mais le Seigneur Ieſus Chriſt eſt au ſacremẽt de la Cene, par puiſſance, vertu, & preſẽce de ſon ſainct Eſprit au cœur de ſes eſleuz & fideles. Nul donc Chreſtiennemẽt ne peut imaginer vne communiõ & vniõ charnelle de Ieſus Chriſt & de ſes eſleuz: cõbien qu’ils ſoyẽt vnis à ſõ corps & à ſon ſãg, & ſoyẽt mẽbres de ſa chair & de ſes os: car cõbien que ceſte vnion ſoit vrye: toutesfois elle ſe doit cõprendre ſpirituellemẽt: car la cõionctiõ & cõmunion ſpirituelle de Ieſus Chriſt, eſt vn grand myſtere, comme de ce ont cognoiſſance les fideles: mais la maniere de l’vnion ne ſe peut cõprendre ny cognoiſtre. Or les Chreſtiens n’ont plus beſoin de la preſence corporelle de Ieſus Chriſt, l’Incarnatiõ & la Paſſiõ eſté neceſſaires pour le ſalut des hõmes: comme noſtre Seigneur teſmoigne, diſant, Ie ſuis iſſu du Pere & ſuisvenu au mõde: derechef ie delaiſſe le mõde, &
m’ẽ vay au Pere. Parquoy il eſt manifeſte que ceux abuſent les hõmes, qui enſeignẽt que le pain de la Cene eſt le propre corps de Chriſt. Ceux auſsi enſeignent mal, qui maintiennent qu’en la Cene on mange le corps de Chriſt corporellement: car la chair mangée ne profiterien, c’eſt l’eſprit qui viuifie. Donc les fideles mangent la chair & boyuent le ſang de Ieſus Chrit veritablement & ſpirituellemẽt en leur cœur. Parquoy ceux qui meſpriſent ce Sacremẽt, ſont ſacrileges: mais les fideles croyent & confeſſent que la Cene de noſtre Seigneur eſt vne aſſemblée publique, pour teſtifier que Iesꝰ Chriſt eſt le pain de vie, qui eſt deſcendu du ciel. C'eſt l’accõpliſſemẽt de la figure de l’Agneau & ſolénité de Paſques, & participation au corps & au ſang de Chriſt, memoire de ſa mort & paſsiõ, & cõfeſſion de foy par la liurée du vray Roy, ſeparation des ſectes, vnion en vn corps, obligation des vns aux autres, nerf & lien pour ceſte cõionction, exemple aux ſucceſſeurs, arre de la miſericorde de Dieu, figure de la Cene eternelle.
Nous croyons & confeſſons que le vray ſeruice de Dieu conſiſte en ce que nous obeiſſions à ſa volonté, & que nous tachions d’enſuyure icelle. La reigle pourluy obeir nous eſt donnée aux dix Cõmãdemẽt de la Loy, qui nous eneignẽt du deuoir que nous auõs à Dieu & à noſtre prochain. La fin du Commandemẽt eſt d’obeir à Dieu en vraye charité, d’vn cœur parfaict, d’vne bonne conſciẽce & d’vne foy non ſeinte. C'eſt la maniere de bien honorer Dieu, qui ne veut pas eſtre ſerui ſelon noſtre fantaſie, ny par traditions des hommes: & ne veut auſsi qu’vn chacun face ce qui luy ſemble
bon & droit: mais ce qu’il commande. Car toutes les bonnes œuures, leſquelles Dieu a preparées afin que nous cheminions en icelles, ſont contenues en ſes commandemens.
Nous croyons & confeſſons le premier Commandement de Dieu, comme il eſt eſcrit en l’Exode, Eſcoute Iſrael, Ie ſuis le Seigneur ton Dieu, qui t’ay tiré hors de la terre d’Egypte, de la maiſon de ſeruitude: Tu n’auras poĩt d’autres dieux deuant moy. En ce Commandement le Seineur, qui eſt le vray & le ſage & parfaict Legiſlateur, qui a autorité & puiſſance ſouueraine de commander, veut eſtre eſcouté: & comme il eſt noſtre Dieu, il requiert de nous que nous l’adoriõs ſeul, luy faiſans hommage & honneur, attendans tout bien de luy, comme de celuy seul, duquel tout bien procede, ayans noſtre fiance en luy seul, & amour ardante de tout noſtre cœur, ſens, ame & force, recognoiſſans tout noſtre biẽ venir de luy: & pource le prians, & luy faiſans requeſte en toutes noz neceſsitez, luy rendans louange & gloire, ſans cercher autre part aide, ſecours, ny conſolation: mais ayans toute noſtre eſperance en iceluy, qui a faict ceſte œuure merueilleuſe, & deliurance du pays d’Egypte, qui eſt vne figure de noſtre redemption, faicte par noſtre Seigneur Ieſus Chriſt.
Nous confeſſons le ſecond Commandemẽt, comme il eſt eſcrit, Tu ne te feras image taillée, ne ſemblance aucune des choſes qui ſont là ſus au ciel, ny cy bas en la terre, ny és eaux qui ſont ſous la terre, Tu ne t’enclineras point
à icelles, & ne les ſeruiras. Car ie ſuis le Seigneur ton Dieu, fort, ialoux, puniſſant l’iniquité des peres ſur les enfans, en la troiſieme & quatrieme generation de ceux qui me hayſſent: & faiſant miſericorde en mille generations à ceux qui m’aiment, & gardent mes commandemens. En ce commandement noſtre Seigneur declare ſa volonté, & defend qu’on ne luy face aucune reſemblance: car il ne veut point eſtre contrefaict, & n’eſt loisible de faire aucune image, pour y cercher aucune aſſiſtence, ou pour luy faire aucun honneur ou ſeruice, ou pour faire oraiſon en lechiſſant le genouil deuãt l’image, en ſigne de reuerence. Et pource que Dieu eſt Eſprit eternel, incomprehenſible, il veut eſtre adoré en eſprit & en verité, & non point eſtre repreſenté par matiere corporelle, morte, corruptible & viſible. O quel deſhonneur on fait à la maieſté de Dieu, en la plus grãde part de la Chreſtienté, par infinies idolatries & ſuperſtitiõs & ſeruices charnels! Quel ſcãdale pourroit eſtre plꝰ grãd? En quelle moquerie plꝰ grãde pourroit eſtre expoſée la Chreſtiẽté? Telles choſes eſtoyẽt-elles commandées ou permiſes par la doctrine du ſainct Euãgile? Eſt-ce le moyen pour conuertir & attirer à la vraye religion les Iuifs & les Turcs? Ou eſt la ſcience ou l’entendemẽt des Magiſtrats & Cours ſouueraines, qui ſont ordonez du Seigneur Dieu pour corriger & abattre les abus? N’ont ils point des yeux pour voir & cognoiſtre ces erreurs & abus abominables, & ces superſtitions, qui ſont tant eſtroictement defendues? comme il appert au Deuteronome
dixſeptieme, ou il eſt dict, Maudict eſt l’hõme qui fait image de taille & de fonte, qui eſt en abomination au Seigneur, l’œuure des mains des ouurier: & qui la mettra en lieu ſecret. Et tout le peuple leur reſpondra, Ainſi ſoit il. Et pource à le exemple d’Ezechias, de Ioſaphat & de Ioſias, les Rois. Princes & Seigneurs doyuẽt abatre & oſter les images, qui miſerablement induiſent le peuple à ſuperſtition & idolatrie: cõme il eſt eſcrit au Deuteronome, Abatez leurs autels: briſées, &c.
Nous confeſſons le troiſieme Commandemẽt, comme il eſt eſcrit, Tu ne prendras point le nom du Seigneur ton Dieu en vain: car le Seigneur ne tiendra point pour innocent celuy qui prendra ſõ nom en vain. Par ce moyen le Seigneur nous defend de parler de ſa haute maieſté legierement ou inutilement. Mais quand nous mettons ſon nom en auãt, que ce ſoit auec craĩte & humilité, pour le glorifier ſans abuſer du nom de Dieu par blaſphemes, ou faux ſermens ou ſuperflus, qui ne sõt neceſſaires pour maintenir la verité & pour entretenir paix & amitie entre nous: auquel cas il eſt requis de iurer au nom de Dieu, qui eſt veritable, & voit toutes choſes: & par tels iuremens neceſſaires Dieu eſt adoré & glorifié. Mais il ne faut iurer par aucune creature telle qu’elle ſoitidolatrie & renoncemẽt de la vraye religion: comme il eſt eſcrit en Ieremie, Les enfans m’ont abandonné, & iurent par ceux qui ne ſont point dieux. Au contraire, Dieu eſt glorifié, quand on iure par luy pour rendre teſmoignage de verité: comme il eſt eſcrit en Eſaie, Quand les Egyptiens & Aſsyriens ſeront conuer-
tis en l’Egliſe de Dieu, ils iureront au nom du Seineur. Et en vn autre lieu il dit, Quiconque demãdera proſperité, il la demãdera en Dieu: & quiconque iurera, il iurera par le vray Dieu. Et Dieu commande aux Docteurs d’enſeigner ſon peuple de iurer par ſon nom, quan il eſt neceſſaire: car au ſeul Dieu, qui eſt la verité eternelle & immuable appartient de maintenir la verité, & faire venir en lumiere les choſes cachées. Et les Magistrats & les Iuges ne cognoiſſent point combien ce peché eſt execrable, de iurer ſur le bras ſainct Anthoine: & les Docteurs n’ont point de honte d’enſeigner & maintenir tels abus, & autres innumerables. Le Seigneur Dieu eſt suffiſant & puiſſant pour punir les pariures: & ne laiſſera point impunis ceux qui le meſpriſent: ainſi qu’il adiouſte la menace, Qu’il ne tiendra point pour innocẽt, celuy qui prẽdra ſon nõ en vain: afin que noꝰ ſoyõs ſoigneux de l’auoir en crainte & reuerẽce.
Nous confeſſons le quatrieme Cõmandement, comme il eſt eſcrit, Aye ſouuenane du iour du repos, pour la ſãctifier. Six iours tu trauailleras & ſeras toute tõ œuure: mais le ſeptieme iour eſt le repos du Seigneur tõ Dieu. Tu ne feras aucune œuure en iceluy, toy ne ton fils, ne ta fille, ne ton ſeruiteur ne ta ſeruante, ne ton beſtial, ne l’eſtranger qui eſt en tes portes: car en ſix iours le Seigneur fit le ciel & la terre & la mer, & tout ce qui eſt en iceux, & ſe repoſa au ſeptieme iour. Et pourtant le Seigneur benit le iour du repos, & l’a ſanctifié. Le Seigneur Dieu a reſerué à ſoy le septieme iour, & l’a dedié à repos, pour noſtre ſoulagemẽt, & des ſeruiteurs, & des ſeruãtes, & du beſtial: à celle fin
que tous eſtans exempts de tout labeur corporel, ce iour meſme nous puiſſions vaquer à ouir la parole de Dieu, communiquer aux prieres publiques & à l’adminiſtratiõ des Sacremẽs & action de graces, & à conſiderer les œuures de Dieu, & penſer au repos eternel. Et cõbien que cela se doyue faire chacun iour: toutesfois le Seigneur a ordoné ceſte police à cauſe de noſtre infirmité, pour eſtre mieux inſtruits en la verité de Dieu. Et en ce q~ ce iour cõtenoit ceremonie, & eſtoit vne ombre & figure de ce qui deuoit aduenir à la venue de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, elle a eſté abolie: & en ceſte partie le Sabbath a eſté abrougué & accompli en la Reſurrectiõ de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt. Le iour du Dimãche a eſté ordoné au lieu, auquel eſt gardé l’ordre de nous aſsẽbler pour vaquer à prieres & meditatiõ du repos eternel & ſpirituel: afin de nous repoſer toute noſtre vie de noz propres œuures, laiſſans ouurer en nous le ſainct Eſprit, à ce que noſtre vieil homme ſoit crucifié par la mort de Ieſus Chriſt, & que nous reſuſcitions en nouueauté de vie, par la vertu de ſa Reſurrection. Ces choſes tant recommandées de Dieu, n’entendent point ceux qui eſtimẽt auoir bien gardé l’ordre mis en l’Egliſe le iour du Dimãche, en s’abſtenãt d’œuures manuelles: deſquels l’opiniõ eſt plus charnelle, que celle des Iuifs, qui ont eſté admoneſtez par le Prophete Iſaie, Si tu te retires au Sabbath, pour ne point faire ta volõté en mon ſainct iour, & celebres vn Sabbath ſainct & delicat au Seigneur de gloire, & le glorifies en ne faiſant point tes œuures, & ta propre volõté n’eſt point trouuée: lors tu ꝓſpereras en Dieu. Par ce on peut entendre l’abus des feſtes des Saincts & Sainctes.
commãdées ſur peine de peché mortel: auſquelles feſtes on fait plus de maux & de pechez, de blaſphemes, d’idolatries, yurõgneries, meurtres, noiſes, detractions, pompes, paillardiſes, diſſolutiõs & autres pechez innumerables, qu’on ne fait les iours de trauail.
Nous confeſſons le cinquieme Cõmandemẽt, cõme il eſt eſcrit, Honore ton pere & ta mere, afin que tes iours ſoyent prolongez sur la terre, laquelle le Seigneur ton Dieu te donne. Le Seigneur Dieu veut & commande, que les enfans ſoyent obeiſſans à peres & meres, leur faiſans l’honneur qui leur appartient, leurs aſsiſtans & pouruoyans en toutes neceſsitez, ne les contriſtans point ou outrageans: car l’enfant qui aura detracté de pere ou de mere, ſera mis à mort. Et pource les enfans ſe doyuẽt garder de deſplaire à pere & à mere, & de leur dõner faſcherie. Auſsi par ce Commandement ſon cõprins les Princes & Seigneurs, tous Magiſtrats & Superieurs, auſquels doyuent honneur & obeiſſance & aſsiſtence ſelon la parole de Dieu. Et à cauſe que les hõmes ſõt eſmeus de obeir à Dieu par promeſſes temporelles & eternelles, Dieu adiouſte promeſſe de donner longuevie à ceux qui honorent pere & mere: c’eſt à dire, benediction en ceſte vie, & au ciel la vie eternelle. Il ne s’enfuit point pour cela, que l’homme qui meurt bien ieune ſoit maudict de Dieu: car en toutes les promeſſes de Dieu, qu’il nous fait des biens terriens, il nous les faut entendre auec condition, d’autant qu’il eſt expedient pour noſtre ſalut.
Nous cofeſſons le ſixieme Commandement, comme il eſt eſcrit, Tu ne tueras point. En ce Cõmãdement le Seigneur nous defend l’homicide &
ſemblablemẽt toute haine, enuye, rãcune, courroux malicieux, iniures, bateries noiſes, mutinatiõs, & tout dommage & deſplaiſir, que nous pourrions faire à noſtre prochain, ſoit de parole ou de faict, ou de volonté: mais au cõtraire, nous commande d’aimer noſtre prochain, procurans ſon bien, profit & ſalut, ſoit ami ou ennemi.
Nous confeſſons le ſeptieme Commandement: cõme il eſt eſcrit, Tu ne paillarderas point. Le Seigneur Dieu defẽt toute paillardiſe, fornication & toute ſouillure: & non ſeulement de faict, mais auſsi tous deſirs impudiques, geſtes & paroles deſhonneſtes, chanſons lubriques & toutes choſes qui peuuent inciter l’homme à paillardiſe. Or pour euiter paillardiſe, l’Apoſtre S. Paul ordonne qu’vn chacun ait ſa femme, & vne chacune femme ſon mari: car mariage eſt entre tous honorable, & la couche ſans macule: mais Dieu iugera les paillards & les adulteres. Parquoy on peut cognoiſtre de quel eſprit ont eſté cõduits ceux qui ont defendu le mariage aux Preſtres & Paſteurs de l’Egliſe: ce que l’Apoſtre appele doctrine des diables, attendu que les hommes defendent ce que Dieu approuue eſtre bon, vtile & neceſſaire: & ce qu’il a voulu non ſeulement ſanctifier par ſa preſence, eſtant au bãquet des nopces: mais auſsi l’a voulu orner par le premier miracle de ceux qu’il a faicts. Les Sacrificateurs, les Prophetes, les Apoſtres & les Preſtres ont eſté mariez, iuſqu’apres le Concile de Nice. Parquoy, il eſt bien aiſé à cognoiſtre l’iniuſtice & les faux iugemens des Iuges, qui condamnent à mort les Preſtres pour eſtre mariez, & permet-
tent paillarder publiquement les Preſtres, & commettre ordures & ſouillures innumerables. Dieu condamne les paillards, & ils les abſoulent: Dieu approuue les Preſtres mariez, & ils les condamnent à mort.
Nous confeſſons l’huitieme Cõmandement. Il eſt eſcrit, Tu ne deſroberas point. Le Seigneur Dieu nous defend de ne prendre le biẽ de noſtre prochain par violece, tromperies, traffiques, cautelles, auarice, & tous moyens deſraiſonnables. Mais Dieu commãde qu’vn chacun trauaille, faiſant diligemment la vocation en laquelle il eſt appelé, pour manger ſon pain en paix, & ſubuenir aux poures, principalement aux fideles, eſtant touſiours content & fuyant tout gain deſhonneſte.
Nous confeſſons le neufieme Cõmãdement: cõme il eſt eſcrit, Tu ne diras point faux teſmoignage contre ton prochain. Le Seigneur nous defẽd que nous ne nuiſiõs, & que nous ne meſdidiõs point d’autruy par detractions & menſonges: ſoit en iugement ou ailleurs. Et pource ne faut accuſer perſone fauſſemẽt, calõnier ny dire faux teſmoignage ny mal rapporter: mais parler touſiours de noſtre prochain en verité.
Nous cõfeſſons le dixieme Cõmãdemẽt: cõme il eſt eſcrit, Tu ne conuoiteras point la maiſon de ton prochain. Par ce Commandement le Seigneur declare qui eſt la racine de tout peché: & que non ſeulement les mauuaiſes œuures & mauuaiſes paroles ſont de Dieu defendues: mais auſsi toute mauuaiſe affection & concupiſcence, & toute mauuaiſe volonté & cupidité.
Nous cõfeſſons que la cognoiſſance de peché vient par intelligence de la Loy qui nou demonſtre noſtre imbecillité, & qu’il n’y a homme viuãt qui la puiſſe accomplir: car tous les hommes ſont pecheurs, trãſgreſſeurs de la Loy, de nature enfans d’ire, dignes de iugement de Dieu, & de damnation & mort eternelle. Dont s’enfuit que nous n’auons autre remede, que de recourir à la grace & miſericorde de Dieu, qui nous eſt préſentée par le moyẽ de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt: comme il eſt eſcrit, La parole eſt pres en ta bouche & en ton cœur: c’eſt la parole de la foy, que nous annonçons, Que ſi tu confeſſes le Seigeur Ieſus, & que tu croyes en tõ cœur que Dieu l’a reſuſcité des morts, tu ſeras ſauué: car on croit de cœur à iuſtice, & on le confeſſe de bouche à ſalut: & tout homme qui croit en luy ne ſera point confondu. Car les promeſſes de Dieu ſont compriſes par la foy, qui eſt vne certaine cognoiſſance de la bonne volõté de Dieu enuers nous, fondée sur la promeſſe gratuite, qui nous eſt dõnée en Ieſus Chriſt, & confermée en noſtre cœur par ſon ſainct Eſprit, par laquelle nous ſommes ſauuez de grace, & ce non point de nous: car c’eſt don de Dieu, non point par œures: afin que nul ne ſe glorifie. Parquoy, l’Apoſtre ſainct Paul a tout eſtimé à detriment ,& l’a reputé cõme ſiens, afin qu’il gagnaſt Chriſt, & afin qu'il ſoit trouué en Chriſt, non ayant la iuſtice qui eſt de la Loy, mais celle qui eſt de la foy: laquelle iuſtice eſt de Dieu. Et dit en vn autre paſſage, Et nous ſachans que l’homme n’eſt pas iuſtifié par les œuures, ſinon par la foy de Chriſt: nous auſsi croyons en
Ieſus Chriſt, afin que nous ſoyons iuſtifiez par la foy de Chriſt, & non point par les œuures de la Loy. Et c’eſt la doctrine que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous enſeigne, quand les Apoſtres luy demandoyent, Qui pourra donc eſtre ſauué? Il reſpond; Quãt aux hommes cela eſt impoſsible: mais quant à Dieu, toutes choſes ſont poſsibles. Ou eſt donc la gloriation? Elle eſt forcloſe. Par quelle loy? Des œuures? Nõ: mais par la loy de la foy, laquelle eſt reputée à iuſtice en ceſtuy qui iuſtifie les fideles.
Nous croyons & confeſſons que les bonnes œuures, leſquelles Dieu a préparées, afin que noꝰ cheminions en icelles, qui ſont declarées en ſa parole, doyuent eſtre faictes & ſoigneuſement accomplies, non point pour meriter quelque choſe enuers Dieu, ou decrainte d’eſtre damnez: mais pour vne reuerence & amour que nous deuons à noſtre Pere: afin qu’en luy obeiſſant il ſoit par nous glorifié, & noſtre prochain edifié: afin que la foy viue ſe manifeſte, & l’arbre par les bõs fruicts. Dont ſainct Pierre dit, Pour laquelle cauſe, mes freres, prenez peine que par bonnes œuures vous faciez voſtre election certaine, ayans voſtre cõuerſation bonne entre les Gentils: afin qu’en lieu de ce qu’ils detractẽt de vous, comme de malfaicteurs, ils glorifient Dieu au iour de la viſitation, en vous cõſiderant par bõnes œuures. Et pource que les froids & pareſſeux à faire bõnes œuures s’excuſent sur ce, que la Loy eſt impoſsible à la chair, & ſe flattent en leurs pechez, ſe ſeduiſãs euxmeſmes: il eſt tout manifeſte que ceux qui auront vraye foy, produirõt les fruicts & œuures
d’icelle: mais les infideles feront les mauuaiſes œuures, & les hypocrites auſsi qui ſe vantent d’vne foy morte, deſquels ſainct Paul dit, qu’ils confeſſent cognoiſtre Dieu, mais ils le nyent par œuures: veu qu’ils ſont abominables, incredules & reprouuez à toute bonne œuure.
Nous croyõs & confeſſõs, que ſobrieté & temperance, nous eſt perpetuellement de Dieu commandée. Et auſsi en l’Eſcriture ſaincte le iuſne nous eſt commãdé, qui eſt affliction & humiliation du corps, non ſeulemẽt pour affliger la chair: mais pour eſtre plus prompt, & plus propre en prieres. Dõt on voit auiourdhuy la vraye maniere de iuſner eſtre obſcurcie, ou quaſi du tout aneantie: ce que Iſaie reprẽd, & declare ceux qui abuſent du iuſne, Ne veuillez iuſner cõme vous auez faict iuſques à ce iour, &c.
Nous cõfeſſons qu'en l’anciẽ Teſtamẽt eſtoyẽt defendues certaines viandes: mais aux Chreſtiẽs elles ſont demourées en liberté par Ieſus Chriſt, lequel nous a deliurés de telle ceremonie & ſeruitude de la Loy. A ceſte cauſe toutes choſes ſont pures à ceux qui ſont purs: mais aux ſouillez & infideles rien n’est pur: mais leur entendemẽt & conſciẽce ſont ſouillez. Et la viãde ne nous fait point plus aggreables à Dieu: car ce qui entre en la bouche n’eſt point ce qui ſouille l’homme. Et toute creature de Dieu eſt bõne, & nulle n’eſt à reietter, de laquelle on vſe auec actiõ de graces: car elle eſt ſanctifiée par la parole de Dieu & par oraiſon. Mais il faut prendre garde de n’abuſer de ceſte liberté en occaſiõ de la chair: & ſe doit-on garder que les cœurs ne ſoyent agrauez de gourmandiſe
& d’yurongnerie, & des ſollicitudes de ce ſiecle.
Nous confeſſons que les Roix, Princes & Seigneurs ſont ordonez de Dieu, pour porter le glaiue à la defenſe des innocens, & punition des malfaiteurs. Et pource on doit eſtre ſubiet à eux: non point ſeulement pour l’ire, mais auſsi pour la conſcience. Et faut rendre à vn chacun ce qui luy eſt deu: à qui tribut, tribut: à qui peage, peage: à qui crainte, crainte: à qui honneur, honneur. Et au Roy eſt deue obeiſſance, comme au plus excellẽt: & aux Ducs, comme à ceux qui ſont enuoyez de luy: & à tous Seigneurs & Magiſtrats, qui ſont ordonez de Dieu, pour la louange des bõs, & pour faire la vengeance des malfaicteurs.
Nous confeſſons que les Miniſtres & Paſteurs de l’Egliſe doyuẽt eſtre exemplaire du trouppeau & des fideles, en parole & en conuerſation, en charité, en foy & en chaſteté, preſchãs & perſeuerãs en la doctrine de Dieu: & que les Paſteurs auaricieux, qui inuentent fauſſe doctrine, pour gain deſhoneſte, ſous couleur de ſeruir à Dieu: tels marchãs , faux vẽdeurs, qui vendẽt la veue de leur marchãdiſe, & vne cauerne de brigãs, qui vẽdent la deliurãce des ames, qui diſẽt eſtre en Purgatoire, & pardons & remiſsiõs des pechez, qui vendẽt les mauuaiſes œuures: tels trõpeurs, ſeducteurs, idolatres, doyuent eſtre depoſez par les Roix & Magiſtrats, & en doit-on subſtituer d’autres en leurs lieux, nonobstãt qu’ils ſe ſoyent exẽptez de la puiſſance des Roix & Princes, & ſe ſoyẽt par ambition & tyrãnie incõparable attribué puiſſance & ſeigneurie, & ayent vſurpé la puiſſance & autorité
des Princes, de laiſſans leur propre office, qui eſtoit de nourrir le trouppeau de Dieu, pouruoyãs, non point par contrainte, mais volontairemẽt ſelon Dieu: non point par occaſion de gain deſhonneſte, & non poin comme ayans ſeigneurie ſur le Clergé: comme il eſt aſſes manifeſte par la coronne d’or, d’argẽt & de fer, & domination des Eueſques & Abbez, qui receuront le ſalaire de leur iniquité. Mais quand le Prince des Paſteurs apparoiſtra, ceux qui auront eſté fideles ſeruiteurs, receuront les coronnes incorruptibles de gloire.
Ceſte cõfeſſion de foy a eſté preſentée en partie à la Cour ſouueraine du Parlement de Prouẽce, & depuis plus amplement declarée par articles adiouſtez, & preſentez à l’Eueſque de Cauaillon, ainſi qu’il auoit demandé. Et apres a eſté de poinct en poinct preſentée au Cardinal Sadolet, Eueſque de Carpentras, auec vne requeſte attachée, contenant que les habitans de Cabrieres, au conté de Veniſſe, le ſupplioyent humblemẽt, qu’il luy pleuſt receuoir & lire la doctrine, qui leur auoit eſté enſeignée de pere en fils: laquelle ils eſtimoyent eſtre fondée en la doctrine contenue au vieil & nouueau Teſtament. Et pource que ledict Cardinal eſtoit renommé d’auoir grãd ſauoir aux ſainctes Eſcritures, & qu’il s’adonnoit à la lecture d’icelles, leſdicts de Cabrieres le ſuplierent qu’il luy pleuſt marquer les Articles & ꝓpoſitiõs qu’il eſtimeroit eſtre cõtre la ſaincte doctrine de Dieu. Et ou il leur feroit apparoir qu’il y euſt choſe cõtraire à icelle, que non ſeulement ils ſe ſubmettoyent à abiuration, mais à telle peine qu’on les voudroit cõdamner, tant en punition de corps, que
d’amandes pecuniaires, iuſques à la priuation de leurs biens meubles & immeubles. Semblablement que s’il y auoit Iuge au conté deVeniſſe qui puiſſe faire apparoir par bonnes informations, qu’ils ayent tenu autre doctrine ſcandaleuſe ou autre religion que tout ainſi qu’ils ont propoſé par les articles de leur Cõfeſsion, qu’il plaiſe auſsi leur communiquer, offrans obeir à tout ce qui ſera iuſte & raiſonnable.
Sur ladicte requeſte ledict Cardinal Sadolet reſpondit par lettre eſcrite par ſon Secretaire, & ſignée de ſa main, & ſéellée de ſon ſeau, comme pluſieurs qui ſont encores viuans l’ont tenue & leue. Dont le ſommaire du contenu s’enſuit.
I’ay veu voſtre requeſte, & ay leu les articles de voſtre Confeſsion. Il y a beaucoup de matiere: & n’ay pas entendu que ſoyez accuſez d’autre doctrine que de celle meſme que vous Confeſſez. Il eſt vray qu’aucuns ont faict bruit, & vous impoſent choſes qui eſtoyent grandement à reprendre. Mais quand on en a faict diligente inquiſition, on a trouué que c’eſtoit toute calomnie & faux rappors. Au reſte, de voz articles il me ſemble y auoir quelques mots qu’on pourroit bien changer, ſans preiudice de voſtre Confeſsion. Et ſemblablement il me ſemble, qu’il n’eſtoit pas beſoin de parler ſi manifeſtement contre les Paſteurs de l’Egliſe. Quãt à moy, ie deſire voſtre biẽ, & ſeray marri ſi on vous deſtruit cõme l’on a entrepris. Et afin que vous entendiez myeux l’amitié que ie vous porte, ie me trouueray vn tel iour en ma maiſon pres de Cabrieres: & la vous pourrez venir, & vous en retourner ſeurement en petit
ou grand nombre ſans ce que nul vous face deſplaiſir, & là ie vous aduertiray de ce qui me ſemblera eſtre à voſtre ſalut & profit.
En ce temps la, qui eſtoit l’an mil cinq cens quarante deux, le Vicelegat d’Auignon fit aſſembler grande gendarmerie pour aller deſtruire Cabrieres, à la pourſuitte de l’Eueſqe de Cauaillon. Et l’armée eſtant à vne lieue pres du lieu de Cabrieres, le Cardinal Sadolet alla en diligence vers le Vicelegat, & luy communiqua la requeſte deſdicts de Cabrieres auec les articles de leur Cõfeſsion de foy, & les offres qu’ils faiſoyẽt. Dont à ſa faueur il fit retirer ladicte armée. Et pour lors ceux de Cabrieres n’eurent aucun dõmage. Depuis le Cardinal Sadolet alla à Rome, & deuant que partir enuoya querir pluſieurs de ceux de Cabrieres, & auſsi pluſieurs grangers qu’il auoit de ce peuple qu’on appele Lutheriens: & ne vouloit autres grãgers que de ceux la en toute ſa ſeigneurie. Or il leur dit, qu’il auroit ſouuenance d’eux: & que tãtoſt qu’il ſeroit à Rome, il communiqueroit leurs articles & Confeſsion aux Cardinaux: & eſperoit qu’il y auroit qulque moyen pour dreſſer en vn Concile vne bonne reformation: dont le Seigneur Dieu ſeroit glorifié, & la Chreſtienté en bõne paix: & qu’il ne doutoit point que les abus, à tout le moins les plus lours, ne fuſſent corrigez. Ce pẽdant il les aduertiſſoit qu’ils fuſſent prudẽs, & qu’ils auroyent bien beſoin de veiller & de prier: car ils auoyent beaucoup d’ennemis. Leſdicts de Cabrieres furent conſolez, & eſperoyẽt qu’à la pourſuitte du Cardinal Sadolet ils auroyẽt reſponſe de leur Cõfeſsion: toutesfois à ſon retour ils entendirent que les choſes eſtoyent
tant deprauées à Rome, qu’il n’y auoit eſpoir de ce coſté la, de reformation: mais pluſtoſt vn appareil de guerre contre tous ceux qui ne voudroyent viure ſelon les ordonances de l’Egliſe Romaine. Neãtmoins qu’il cognoiſſoit bien que les abus ne pouuoyent plus gueres durer, attendu le grand nombre de gens de toutes nations, qui auoyent la cognoiſſance de la ſaincte doctrine. Et autant en diſoit le Threſorier de Carpẽtras: lequel combien qu’il fornit l’argent pour ſouldoyer les ſoldats qu’on leuoit ſouuent pour faire la deſtruction de Cabrieres: toutesfois il leur aidoit de ce qu’il pouuoit ſecrettement. Mais il ne peut faire ſes choſes ſi ſecrettemẽt, qu’il ne vint au ſauoir du Vicelegat: dont il fut contreint de ſe retirer diligemmẽt.
D’autre part, l’Eueſque d’Aix & de Cauaillon pourſuyuoyent tousſiours l’execution de l’Arreſt de Merindol. Dont il fut ordoné par la Cour du Parlement de prouence, que ſuyuant les lettres du Roy noſtre Sire, Iean Durandi conſeiller de la Cour, auec vn Secretaire & l’Eueſque de Cauaillon, auec vn Docteur en Theologie, ſe tranſporteron sur le lieu, & là ils remonſtreront aux habitãs de Merindol, les erreurs & hereſies, qu’ils pretendron eſtre contenues en leur Confeſsion de foy, ou autres erreurs, deſquelles leur feront apparoir par bonnes informations. Et les ayans conueincus par la parole de Dieu, leur ſeront renoncer & abiurer leſdictes hereſies: & en ce faiſant, les tiendront quittes de toutes peines & condamnations: dont de la part de la Cour leur eſt donné puiſſance & charge de les abſoudre, en tant que luy touche & appartiẽt. Et ou leſdicts de Merin-
dol eſtans ainſi conueincus par la parole de Dieu, d’auoir ſuyui & veſcu en erreurs & hereſies, ne voudront faire abiuration en tel cas requiſe, que lors de tout ce qui auoit eſté faict, en ſeroit faict proces, verbal pour y proceder cõme par la Cour ſeroit aduiſé.
Apres ladicte ordonance, l’Eueſque de Cauaillon ne peut attendre de proceder en ceſte matiere au terme ordoné par ladicte Cour: mais luymeſme, auec vn Docteur en Theologie, vint au lieu de Merindol, pour leur faire faire abiuratiõ. A quoy, de la part de ceux de Merindol, luy fut remonſtré, qu’il entreprenoit contre l’autorité de la Cour ſouueraine, & contre la commiſsion qui en auoit eſté decernée. Nonobſtant cela, il preſſa tant leſdicts de Merindol, qu’ils deuoyẽt abiurer: & qu’en ce faiſant, ils les mettroit ſous ſes ailes, comme la geline fait ſes poullets: & que plus ils ne ſeroyent pillez ny tormentez. Sur ce, de la part de ceux de Merindol, il fut reſpondu, qu’il luy pleuſt faire apparoir de ce qu'il vouloit qu’ils fiſſent abiuration. L’Eueſque reſpondit, qu’il n’eſtoit beſoin de remonſtrance ne diſpute par la parole de Dieu: mais ſeulement d’vne generale abiuratiõ de tous erreurs, & que par cela ne leur en pourroit venir aucun dõmage, & que luymeſme ne feroit difficulté de faire telle abiuration. Leſdicts de Merindol luy firent reſponse, qu’ils ne vouloyent rien faire contre l’Arreſt & ordonance de la Cour, ny contre la prouiſion qui leur auoit eſté faicte par le Roy. Parquoy, eſtoyent en ceſte deliberation & reſolution d’entendre les hereſies & erreurs, dont on pretend qu’ils ſont entachez:
afin qu’eſtans remonſtrez par la parole de Dieu ils puiſſent ſatisfaire au contenu des lettres du Roy. Autrement, que ce ſeroit hypocriſie, & vne feinte, auſsi vn meſpris d’vn moyen tant iuſte & equitable, qui leur auoit eſté faict par le Roy. Parquoy, ils cõclurent (comme deſſus a eſté dict) que ſi l’on faict apparoir par bonnes & ſuffiſantes informations, qu’ils ayent tenu hereſies, & ſoyent de ce cõueincus par la parole de Dieu à eux remõſtrée, que volontairemẽt & ſans fictiõ ils feroyẽt abiuration. Ou ſi en leur Confeſsiõ y a parole cõtre la ſaincte doctrine de Dieu, qu’icelle reuoqueront. Au cõtraire, s’il n’appert par bonnes informations, qu’ils ayent tenu quelque hereſie: mais au contraire, s’il ſe trouue qu’ils ayẽt veſcu ſelon la ſaincte doctrine du ſainct Euangile, auſsi que leur Confeſsion ſoit fondée de mot à mot en icelle, qu’on ne les doit cõtreindre ny inciter aucunemẽt d’abiurer les erreurs qu’ils ne tiennent pas: & ſeroit contre tout ordre de iuſtice. L’Eueſque de Cauaillon ſe courrouçoit merueilleuſement, & ne vouloit ouir parler de moyen, de faire remonſtrance par la parole de Dieu: & furieuſemẽt donnoit au diable celuy qui s’eſtoit aduiſé le premier de ce moyen. En fin, le Docteur en Theologie, qui là auoit eſté amené par l’Eueſque, demanda quels eſtoyent ces articles qui auoyent eſté preſentez de la part deſdicts de Merindol. Et l’Eueſque de Cauaillon ne les luy auoit cõmmuniquez. Lors leſdicts de Merindol reſpondirent, que l’Eueſque de Cauaillon les deuoit auoir: toutesfois qu’ils en auoyent la coppie. Alors l’Eueſque de Cauaillon bailla ladicte Confeſsiõ audict Docteur en Theo-
logie, & apres la lecture d’icelle, l’Eueſque de Cauaillon dit, Que voulez-vous plus de teſmoignage ny de remoſtrance? Cela eſt plein d’hereſie. Leſdicts de Merindol demanderẽt, En quel droict? Et l’Eueſque ne ſeut que reſpondre. Le Docteur en Theologie demanda terme pour regarder les articles de ladicte Confeſsion, pour ſauoir s’ils eſtoyent contraires à la ſaincte Eſcriture. Et ainſi l’Eueſque s’en alla biẽ marri, de ce qu’il n’auoit peu faire ce qu’il pretendoit. Au bout de huit iours, l’Eueſque enuoya querir ce Docteur, pour entendre comme il ſe faudroit conduire à remõſtrer les hereſies, qui eſtoyent en ladicte Confeſsion de foy. A quoy le Docteur dit, que iamais ne fut ſi esbahi: car quand il a regardé les articles de ladicte Confeſsion, & les autoritez de la ſaincte Eſcriture, qui y ſont alleguées pour la confirmation de ladicte confeſsion, il a trouué que leſdicts articles eſtoyent du tout cõformes aux ſainctes Eſcritures, & qu’il n’auoit pas tant apprins aux ſainctes Eſcritures tout le temps de sa vie, qu’en huit iours, qu’il auoit regardé les ſainctes Eſcritures alleguées eſdicts articles. Vn peu de temps apres l’Eueſque de Cauaillon vint à Merindol, accompagné de ſeruiteurs ſeulemẽt, & ayant faict appeler les enfans, grans & petis, leur bailla de l’argent, & leur commanda par douces paroles d’apprendre l’oraiſon de noſtre Seigneur en Latin, & auſsi la creance en Latin. La plus part reſpondit, qu’ils ſauoyent bien le Pater en Latin, & auſsi le Credo: mais qu’ils ne pourroyent rendre raiſon que c’eſtoit à dire, ſinon en leur langage vulgaire. L’Eueſque leur dit, qu’il n’eſtoit
beſoin qu’ils fuſſent tant ſauans, & qu’il ſuffiſoit ſi ſauoyẽt ces choſes en Latin, & qu’il n’eſtoit requis pour eſtre ſauué de ſauoir rendre raiſon, & de ſauoir entendre & expoſer les articles de noſtre foy: & qu’il y a beaucoup d’Eueſques & Curez, voire de Docteurs en Theologie, qui ſeroyẽt bien empeſchez d’expoſer le Pater & le Credo. A quoy fut reſpondu par le Baille de Merindol nommé André Mainard, Et dequoy ſeruiroit-il de ſauoir dire de bouche le Pater & le Credo, ſi on n’entendoit que c’eſt à dire? Si on ne l’entend point, on ment & ſe moque-on de Dieu, quand on dit, Ie croy en Dieu, ſi on n’entend point que c’eſt à dire, Ie croy en Dieu. Et l’Eueſque dit au Baille, Et entendez-vous bien que c’eſt à dire, Ie croy en Dieu? Et le Baille luy fit reſponſe, Ie m’eſtimeroye bien miſerable, ſi ie ne l’entendoye, voire le moindre enfant de ceux que vous voyez icy deuant vous, l’entend bien, & ie n’auray pas honte de declarer ma foy & ma croyance ſelon qu’il a pleu à Dieu de m’en donner l’intelligence: & commenca à rendre raiſon de ſa foy par bon ordre. Dont l’Eueſque fut esbahi: & luy dit, Ie n’euſſe point penſé qu’il y euſt eu de ſi grans Clerc à Merindol. Et le Baille luy dit, Le moindre des habitans de Merindol vous pourra rendre raiſon de ſa foy encores plus proprement que moy: mais auſsi ie vous prie d’interrguer ces enfãs, ou l’vn deux, afin que vous ſachiez s’ils ſont bien enſeignez, ou mal. Et l’Eueſque ne ſauoit pas le moyen meſme de les interroguer, ou ne le vouloit pas faire. Dont vn nommé Perron Roy, Syndique de Merindol s’aduiſa, & luy dit,
Monſieur, vn de ces petis enfans pourra bien interroguer les autres, ſi cela vous eſt agreable. Et l’Eueſque le permit. Adonc l’vn commença à interroguer les autres auec vne grace & autorité, qu’on euſt proprement dit, que c’eſtoit vn vray Inquiſiteur de la foy. Et les enfans, l’vn apres l’autre, reſpondoyent tant bien à propos, que c’eſtoit choſe merueilleuſe de les ouir. Or cela ſe fit en preſence de pluſieurs gens, & meſmement de quatre Religieux, leſquels tout fraiſchement venoyent de l’Vniuerſité de Paris. Et l’vn deſdicts Religieux dit à l’Eueſque, Il faut que ie confeſſe icy, que i’ay eſte ſouuent à la Sorbonne à Paris, oyant les diſputes qui ſe faiſoyent en Theologie: mais ie n’ay iamais tant apprins de bien, que i’ay faict en oyant ces petis enfans. Et vn nõmé Gullaume Armant luy dit, N’auez-vous iamais leu ce qui eſt eſcrit en l’onzieme chapitre de ſainct Matthieu, là ou il eſt dict, O Pere, Seigneur du ciel & de la terre, ie te rengraces, que tu as caché ces choſes aux ſages & prudens, & les as reuelées aux petis. Voire, Pere, puis que ton bon plaiſir a eſté tel. Et chacun s’eſmerueilloit des bonnes paroles & reſponſes, que faiſoyent leſdicts de Merindol. Lors l’Eueſque, ayãt faict retirer tous les eſtrangers, propoſa gracieuſement auſdicts de Merindol, diſant, qu’il ſauoit qu’il n’y a point tant de mal en eux, que beaucoup de gens penſent: toutesfois pour contenter ceux qui les pourſuyuent, il eſt neceſſaire qu’ils facent quelque abiuration, ſeulemẽt en ſa preſence, ſans ce qu’il y ait ny Notaires, ny Secretaires, pour en faire memorial par
eſcrit: mais que le Baille & les Syndiques au nõ des habitãs de Merindol, facent ladicte abiuration generale en ſes mains, & qu’en ce faiſant ils ſeront aimez & fauoriſez de toux, meſme de ceux qui les perſecutent, & que cela ne leur peut porter aucun dommage: car il n’en fera rapport ſinon au Pape, & à la Cour de Parlement de Prouẽce. Que ſi aucũ leur en vouloit faire reproche, ils pourrõt nier & dire qu’ils n’ont faict aucune abiuration. Auſsi ſi on vouloit alleguer cela contre eux, pour leur faire quelque dommage le temps aduenir, ils le pourrõt touſiours nier, & on n’en pourroit rien faire apparoiſtre, ny par letres ny par teſmoĩs. Et pour ce faire, les pria de parler enſẽble, afin qu’il y ait vne fin en ceſte cauſe, & qu’il ne s’en parle plus. Le Baille & les Syndiques, & plusieurs anciens reſpondirent l’vn apres l’autre, que quant à eux, ils eſtoyent tous aduiſez & reſolus, de ne faire ny cõſentir à faire abiuration quelle qu’elle fuſt: ſi ce n’eſtoit (comme ils ont touſiours dict) qu’on leur fiſt apparoir par la parole de Dieu, qu’ils ſe eſmerueilloyent de ce qu'il les vouloit induire à mentir à Dieu & aux hommes: & cõbien que tout homme de ſa nature ſoit menteur, toutesfois ils auoyent eſté enſeignez par la parole du ſainct Euangile, qu’ils ſe doyuent ſoigneuſement garder de dire aucune mẽterie, quel que petite qu’elle fuſt, Auſsi qu'ils deuoyent prẽdre garde à leurs enfans qu’ils ne s’accouſtumaſſẽt à dire mẽſõge: auſsi les chaſtioyent autant quand ils les surprenoyent en quelque mẽſonge, que ſi les euſſẽt trouuez en lar
recin: car le diable eſt menteur, & pere de mẽſonge. Or ils ne veulent auoir participation auec les diables, ny auec aucũ de ſes ſuppoſts, qui les voudroit deſtourner de la verité, pour ſuyure mẽſonge. L'Eueſque fut bien marri d'ouir ces propos, & s'en alla tout mal contẽt, & tout confus. Quelque temps apres l'Eueſque d'Aix ſollicita maiſtre Ieã Durandi, Conſeiller de la Cour du Parlement de Prouence, d'executer la commiſsion qui luy auoit eſté baillée: à ſauoir, de ſe trãſporter au lieu de Merindol auec vn Secretaire ou Greffier de la Cour: & là en la preſence de l'Eueſque de Cauaillon, accõpagné d'vn Docteur en Theologie, propoſer les erreurs & hereſies, dont les Eueſques pretendoyent que leſdicts de Merindol fuſſent entachez, & de leur bien & deuemẽt faire remõſtrance par la parole de Dieu. Et ainſi cõueincus, qu'ils leur facent renõcer & abiurer leſdictes hereſies. Ledict Conſeiller Durandi fit ſauvoir le iour auquel il ſe trouueroit à Merindol, pour executer ſa commiſsion, afin qu'il n'y euſt aucun deſdicts de Merindol abſent. A la iournée aſſignée ſe trouua ledict Durandi, l'Eueſque de Cauaillon, vn Docteur en Theologie, & vn Secretaire. Auſsi là eſtoyent preſens pluſieurs Gentils-hommes & gẽs ſauans, & autres de tous eſtats, qui là eſtoyent venus pour voir faire ceſte execution. Or leſdicts de Merindol furent aduertis qu'ils ne comparoiſtroẽt point tous enſẽble: mais que tous ſe pourroyẽt retirer vers le mouſtier, & que quand ils ſeroyẽt appelez, ils cõparoiſtroyẽt en l'ordre & au nombre qui leur ſeroit declairé. Apres dõc qu'au
lieu & en la place accouſtumée de tenir la iuſtice, le Conſeiller Durandi eſtant aſſis, & l'Eueſque de Cauaillon apres luy,& le Docteur en Theologie,& le Secretaire, furẽt appelez André Mainard Baille, Ienõ Romanè & Micheli Mainard Syndiques, Iean Cabrie, & Iean Palenq des anciens de Merindol. Et apres s'eſtre repreſentez auec tout honneur & reuerence, leur fut remonſtré par le Conſeiller Durãdi, qu'ils n'auoyẽt à ignorer que l'Arreſt auoit eſté donné contre eux par la ſouueraine Cour du Parlement de Prouence, par lequel ils eſtoyent condamnez à eſtre bruſlez auec leur femmes & leurs enfans: & auſsi que toutes leurs maiſons ſeroyẽt abbatues, & le village du tout raſé & deshabité, comme plus à plein eſt contenu audict Arreſt. Toutesfois il a pleu au Roy noſtre Sire enuoyer lettres de grace & de pardon: par leſquelles il eſt mandé qu'il ne veut qu'il ſoit procedé contre eux ſi rigoreuſement : mais que ſi on peut faire apparoir par bõnes & ſuffiſantes informatiõs, qu'eux tous, ou aucun d'entre eux par ignorance our par ſeduction d'aucun maling eſprit fuſt deuoyé de la vraye religion Chreſtienne qu'à tels ou à tel ſoyent faictes remonſtrances par la parole de Dieu :& par ce moyen quils ſoyẽt reduits, ou reduit au troupeau de l'Egliſe de Ieſus Chriſt, comme il eſt plus à plein contenu audictes lettres, deſquelles la lecture leur fut faicte. Et apres pluſieurs ordonances de ladicte Cour, finalement il a eſté arreſté, que l'Eueſque de Cauaillon auec vn Docteur en Theologie, vous feroyent entendre en ma preſence les hereſies dont on pretend que ſoyez entachez:& apres bonnes remonſtran-
ces par eux faictes par la parole de Dieu, vous renõciez auſdictes hereſies, & publiquemẽt & ſolénellement les abiuriez, ainſi qu'en tel cas eſt requis & neceſſaire. Et en ce faiſãt, vous iouirez de la grace contenue aux lettres du Roy noſtre Sire. Parquoy monſtrez auiourdhuy que voulez obeir à Dieu, & au Roy, & à la iuſtice. Et apres leur dit, Que reſpondez-vous à ce que ie vous ay proposé? Lors André Mainard Baille, fit ſigne aux Syndiques de Merindol de reſpondre, & les Syndiques auſſi faiſoyent ſigne qu'il appartenoit au Baille du lieu de reſpondre: dont le Conſeiller Durandi dit au Baille, qu'il deuoit reſpondre le premier, d'autant qu'il eſtoit en office. De lors le Baille reſpondit que ceſt affaire appartenoit à la communauté de tout le village : à ceſte cauſe que c'eſtoit aux Syndiques d'en reſpondre les premiers: toutesfois puis qu'il luy auoit faict cõmandemẽt, qu'obeiſſant à iceluy, ils le ſupplioyent de permettre & ottroyer vn Aduocat pour reſpondre pour eux, ſelon l'inſtructiõ qu'ils luy bailleroyẽt, d'autant qu'ils n'eſtoyent gens lettrez pour reſpondre tant proprement qu'en tel cas eſt requis. Sur quoy le Conſeiller ordona qu'ils ne reſpondroyent point en ceſte cauſe par Aduocat, ny par eſcrit, mais de leur propre bouche: qu'il leur permettoit bien de parler enſemble eſtans vn peu retirez de la preſence des Commiſſaires, ſans demander conſeil aucun, ſinon ainſi qu'ils aduiſeront d'eux-meſmes : toutefois qu'ils pourront tous parler l'vn apres l'autre. Suyuant ceſte deliberation le Baille & les deux Syndiques, & les deux anciens, qui eſtoyent les premiers appelez,
parlementerent enſemble bien peu de temps, & n'eurẽt autre aduis, ſinon que les Syndiques parleroyent les premiers, & apres eux le Baille : & conſequemment les deux anciens, vn chacun ſelon que Dieu leur en ſeroit la grace. Et incontinent ſe preſenterent: dont le Conſeiller fut esbahi, de ce que ſi ſoudainemẽt ils auoyent arreſté leurs aduis. Lors Michelin Mainard Syndique de Merindol, commença à reſpondre, priant le Conſeiller Durãdi, & l'Eueſque de Cauaillon, & tous les aſſiſtans de luy pardõner, ſi reſpondoit trop lourdement, ayans eſgard & ſupportãs les poures ruſtiques & ignorans. Il reſpondit donc comme il ſenſuit, Nous ſommes bien tenuz de remercier Dieu de ce qu'auec tous ſes autres biẽfaicts il nous a deliuré de grãs aſſaux, & luy a pleu toucher le cœur du Roy noſtre Sire, à ce que noſtre cauſe ſoit traitée par iuſtice, & non point par viloẽce, ny voye de faict. Auſſi ſõmes-nous biẽ tenus de prier pour la proſperité du Roy noſtre Sire, lequel à l'exẽple de Salomon & de Daniel, n'a point dedaigné de pouruoir à la cauſe des plus poures de tous ſes ſubiects. Et auſsi nous remercions Meſsieurs de la Cour de Parlement de Prouence, de ce qu'il leur plaiſt adminiſtrer iuſtice ainſi qu'il leur eſt mandé par le Roy noſtre Sire. Finalement nous vous deuons bien remercier, monſieur Durandi, commiſſaire en ceſte cauſe, d'autant qu'en peu de paroles & bien facilement nous auez propoſé la maniere, par laquelle il nous faut proceder. Dont de ma part ie veux biẽ ſauoir & entẽdre les hereſies dõt je ſuis accuſé & chargé:& là ou on me fera apparoir auoir dict ou tenu propos cõtre l'hõneur de
Dieu, ie le voudroye en tel cas reparer tout ainſi qu'il ſeroit par vous ordoné. Et apres Ienon Romane, homme fort anciẽ, Syndique de Merindol, reſpõdit, qu'il approuuoit tout ce qui auoit eſté dict par ſon compagnon, & qu'il loue Dieu de ce qu'en ſon tẽps & en ſes derniers iours il auoit veu & ouy ces bonnes nouuelles, que la cauſe de leur religiõ ſeroit decidée & traitée par la ſaincte Eſcriture: & que touſiours auoit ouy dire aux anciens que iamais il n'auoyent peu obtenir de Iuges de leurs perſecutions, qu'il fuſt procedé en ceſt maniere. Apres les deux Syndiques de Merindol, André Mainard, Baille dudict lieu, reſpondit, Que Dieu auoi faict la grace aux deux ſuſdicts de Merindol de ſi bien reſpondre, qu'il n'eſtoit beſoin par luy d'y adiouſter: toutesfois qu'il luy ſembloit bien que leur reſponſe deuoit eſtre miſe par eſcrit: ce qui n'auoit eſté faict par le Secretaire, qui n'auoit faict que rire & ſe iouer, regardant l'vn & l'autre, en ſe moquant, comme vn iouuenceau bien peu expert en tels affaires. Surquoy requeroit prouiſion & ordonance dudict ſieur Commiſſaire. De ce ledict ſieur Commiſſaire fut fort marri, & reprint rigoreuſement ledict Secretaire, le faiſant approcher de luy, & commandant qu'il euſt à éſcrire la reſponſe deſdicts de Merindol de mot à mot, ſans rien en omettre. Et luymeſme commẽça à dire la reſpõſe qu'ils auoyent faicte, & ſouuent leur demandoit s'ils n'auoyẽt point ainſi reſpõdu. Donques, les predictes reſponſes miſes par eſcrit, ledict ſieur Cõmiſſaire demanda au Baille de Merindol, s'il vouloit reſpondre autre choſe, diſant qu'ils luy auoyent
bien faict plaiſir de luy remõſtrer la faute de ſon Secrettaire, & qu'il diſt hardiment ce que bon luy ſembleroit pour la defenſe de leur cauſe. Adonc le Baille luy dit, Puis qu'il vous plaiſt me bailler audience & congé de parler librement, il me ſemble qu'en ce iugement il y a grãde faute: car il n'y a partie de l'accuſé. Si nous auyons vn accuſateur preſent, & qu'il fuſt droit deuãt vous, comme l'Eſcriture l'ordone, pour maintenir les accuſations qu'il feroit cõtre noꝰ, ou ſouffrir en defaut de ſõ intention, les peines deues à ceux qui ſont heretiques, comme l'Eſcriture l'ordone: ie pẽse qu'il ſeroit bien autant empeſché de nous accuſer, que nous de reſpondre à ſes accuſations. Apres la reſponſe faicte par le Baille, Iean Palẽq des plus anciens de Merindol, dit qu'il approuuoit tout ce qui auoit eſté reſpondu par les Syndiques & Baille de Merindol, ſans y vouloir rien adiouſter. Et le Cõmiſſaire luy dit, Vous eſtes biẽ anciẽ, & n'auez pas tant veſcu que vous n'ayes apprins pour de voſtre part reſpõdre quelque choſe pour la defenſe de voſtre cauſe. Et ledict Palenq reſpondit, Puis qu'il vous plaiſt que ie die quelque choſe, il me ſemble qu'il eſt bien difficile que nous puiſſions auoir ny victoire, ny profit en ceſte cauſe: car noz Iuges ſõt noz ennemis. Apres Ieã Brunerol, Lieutenant du Baille de Merindol reſpõdit, qu'il voudroit ſauoir bien la puiſſance de monſieur le Conſeiller Durandi, Commiſſaire en ceſte cauſe: pour autant que ledict ſeigneur Commiſſaire leur auoit bien donné à entendre qu'il auoit puiſſance de la Cour pour les faire abiurer les erreurs qu'on fera apparoiſtre par bonnes informations
qu'ils tiennent: en ce faiſant, leur faire iouir des lettres & graces du Roy noſtre Sire, & les quitter de toutes peines & cõdamnations. Mais il ne leur a point donné à entendre, qu ſi ne ſe trouuoit par bonnes informations qu'ils fuſſent en erreur, que ledict ſeigneur Cõmiſſaire euſt quelque puiſſance ou autorité de les quitter & abſoudre deſdictes ſentence & condamnation. Et à ceſte cauſe, il ſembloit qu'il y auroit plus d'auantage, & de ſoulagement pour leſdicts de Merindol, ſi on faiſoit apparoiſtre qu'ils fuſſent heretiques, que ſi ſe conſtoit qu'ils fuſſent & veſquiſſent ſelon la ſaincte doctrine du ſainct Euangile. A ceſte cauſe requeroit qu'il pleuſt audict ſeigneur Commiſſaire en faire declaration, concluant que s'il n'y a informations contre eux, par leſquelles apparoiſſe que leſdicts de Merindol ont eſt deſuoyez de la foy : ou s'il ne ſe preſente accuſateur contre eux, qu'ils deuoyent eſtre abſous à pur & à plein, ſans plus les trauailler en leurs perſones & biens. Ces choſes ainſi debatues, depuis l'heure de ſept heures du matin, iuſques enuiron onze heures, ledict ſeigneur Commiſſaire les remit iuſques à midi apres diſné, leur commandant de venir en ſon logis, afin que nullement ils ne puiſſent communiquer de ces affaires auec les autres habitans de Merindol. Ce iour meſme enuiron vne heure apres Midi, leſdicts de Merindol furent appelez: & leur fit demander s'ils vouloyent dire autre choſe ſur ce qui leur auoit eſté le matin propoſé par ledict ſeigneur Commiſſaire. Et reſpondirent que non. Adonc le Commiſſaire leur demada, Que concluez vous pour voz defenſes?
Les Syndiques reſpondirẽt, Nous concluons que il vous plaiſe nous declairer les erreurs & hereſies, dont nous ſommes accuſez. Lors Iedict ſeigneur Commiſſaire demanda à l'Eueſque de Cauaillon, quelles informations il auoit contre eux. Et l'Eueſque luy parla en l'aureille, & ne voulut point reſpondre à haute voix. Ce parlement à l'aureille dura bien demie heure: dont le Commiſſaire ſe faſchoit, & auſſi tous les aſſiſtans. En fin, le Commiſſaire dit auſdicts de Merindol, que l'Eueſque de Cauaillon diſoit, qu'il n'eſtoit beſoin de leur faire apparoir d'information, & que telle eſtoit la commune renommée. A ce reſpondirent leſdicts de Merindol, qu'ils requeroyent que les cauſes & raiſons alleguées contre eux par l'Eueſque de Cauaillõ, fuſſent miſes au ꝓcesverbal. L'Eueſque inſiſte au contraire, qu'il ne veut que choſe qu'il die ou allegue, ſoit inſerée au proces verbal. Iean Brunerol, Lieutenant du Baille, demanda qu'il pleuſt au ſeigneur Commiſſaire de faire mettre à tout le moins au proces verbal, que ledict Eueſque ne vouloit rien dire cõtre eux, qu'ils puiſſent entendre: & auſſi qu'il ne vouloit parler deuant ledict ſeigneur Commiſſaire qu'à l'aureille. L'Eueſque de Cauaillon d'autre part defendoit qu'il ne vouloit aucunement eſtre nommé au proces verbal: & ſur ce il y eut grande diſpute, qui dura long tẽps. Finalement ledict ſeigneur Commiſſaire adreſſa ſa parole au Docteur en Theologie, luy demandãt s'il auoit eu cõmunicatiõ de qulques articles, dõt il fuſt beſoin faire remõſtrãce auſdits de Merindol. Le Docteur reſpõdit qu'il auoit biẽ eu cõmunicatiõ de la Cõfeſsiõ de foy présentée par leſ-
dicts de Merindol, & nõ d'autre choſe. Lors ledict ſieur Cõmiſſaire demãda auſdicts de Merĩdol, s'ils auoyent les articles de la Cõfeſsion preſentée à la Cour du Parlemẽt de Prouence, & auſsi celle qui auoit eſté preſentée audict Eueſque de Cauaillon. Lesdicts de Merindol demãderẽt que lecture fuſt faicte deſdictes Cõfeſsiõs: & que par la lecture ils entendrõt bien ſi c'eſt la doctrine qui leur a eſté enſeigneé: & auſsi ſi ce ſont les Cõfeſsiõs par eux preſentées. Donc lecture leur en fut faicte publiquemẽt deſdictes Cõfeſsions, les aduouans & confeſſans que telle eſt la doctrine qu'ils confeſſent & tiennent. Ledict ſeigneur Commiſſaire demanda au Docteur en Theologie, s'il pretendoit qu'il y euſt auſdictes Confeſſions quelques articles heretiques: dont il peut faire apparoir par la parole de Dieu, tant du vieil que du nouueau Teſtament. Lors le Docteur en Theologie parla en Latin aſſes long temps: & apres qu'il ceſſa de parler, André Menard, Baille de Merindol, ſupplia le Cõmiſſaire qu'il luy pleuſt, ſelon ce qu'il leur auoit proposé, faire apparoiſtre des erreurs & hereſies dont ils ſont accuſez, par bonnes informations: ou à tout le moins qu'il luy plaiſe faire marquer les articles de leur Confeſsion, que l'Eueſque & le Docteur en Theologie pretendent eſtre heretiques: le ſuppliant auſsi de mettre en ſon proces verbal le refus tãt de l'Eueſque que du Docteur: dont l'vn parle à l'oreille, l'autre parle Latin, & d'iceux leſdicts de Merindol n'ont peu encores ouir vne bonne parole. Ledict ſeigneur Commiſſaire leur promit de mettre en ſon proces verbal tout ce qu'il pourroit ſeruir à leur cauſe au ſur-
plus il remonſtra qu'il n'eſtoit neceſſaire de faire appeler les autres de Merindol, ſi on ne vouloit leur remonſtrer autre choſe qu'à ceux qui auoyẽt deſia eſté appelez. Et voila le ſommaire de tout ce qui fut faict depuis Midi iuſques à quatre heures. Et ceux qui eſtoyent là venus, penſans voir faire quelque belles remonſtrãces, furent esbahis de voir & l'Eueſque & le Docteur ainſi veincus & confus. Parquoy pluſieurs furent eſmeus de demander le double des articles de la Confeſſion des habitans de Merindol, eſtimans que c'eſtoit la vraye doctrine de Dieu, à laquelle nul homme ne pourroit contredire. Et entre autres, les trois Docteurs qui ſont venus par diuerſes fois, penſans deſtourner ceux' de Merindol de la vraye foy, ont eſté conueincus que c'eſtoit la vraye doctrine de Dieu, & ont bien cogneu qu'ils auoyent eſté mal enſeignez, & que la plus part de leur ſauoir n'eſtoit que fables, & choſes contraires à la ſaincte doctrine de Dieu. Dont ayans delaiſſé toutes ſuperſtitions & idolatries, toutes traditiõs humaines, & les liures des reſueurs, ſe ſont adõnez à l'eſtude de la ſaincte Eſcriture: ^& ont tant bien profité, qu'ils preſchent maintenant la verité, laquelle autrefois ont perſecuté. Et l'vn d'eux eſtoit Docteur Bõbaudi, iadis Prieur de ſainct Maximin, ꝗ eſt preſcheur du ſainct Euãgile aux terres & ſeigneuries de meſsieurs de Berne, au bailliage de Lauſane. Et l'autre eſtoit le
Docteur Somati, qui eſt auſſi Preſcheur & Miniſtre au bailliage de Tonon. Et le Docteur Heraudi, eſt Paſteur & Miniſtre en la Conté de Neufchaſtel.
Docteur Somati, qui eſt auſſi Preſcheur & Miniſtre au bailliage de Tonon. Et le Docteur Heraudi, eſt Paſteur & Miniſtre en la Conté de Neufchaſtel.
Depuis les habitans de Merindol furent quelque temps en repos, d'autant qu'vn chacun craignoit d'entreprendre de les affliger , à cauſe que ceux qui malicieuſement les perſecutoyent, finalemẽt n'en receuoyẽt que confuſion, cõme eſtoit aſſes manifeſté par la mort ſoudaine du preſidẽt Chaſſanée. Et encores plus apertemẽt par la mort eſpouãtable d'vn nommé de Roma, homme mauuais, & plus cruel en mœurs qu'on ne ſauroit deſcrire. Car il affligeoit les poures Chreſtiẽs par tomẽs les plus cruels dõt il ſe pouoit aduiſer: La moindre peine, par laquelle il tormentoit ce poures gens,c'eſtoit d'emplir des botines de greffe bouillante, & de leur faire chauſſer: & puis les faiſoit tenir de bout deuant vn grand feu: & en cela paſſoit ſon temps. Dont le feu Roy François eſtant aduerti, commanda par lettres patẽtes enuoyées au Parlement de Prouence, qu'en toute diligẽce il fuſt conſtitué priſonnier: & ſon proces faict, qu'il fuſt aduerti de ſa condamnation. Ledict de Roma, qui auoit pluſieurs complices, fut aduerti de ſe retirer diligemment: ce qu'il fit. Et penſant eſtre à ſeureté, delibera de faire ſa demourance en Auignon, ou il penſoit faire grãd chere des rançons, extorſions, pilleries, & rauiſſemens, qu'il auoit faict ſur le poure peuple de Prouence, & du Conté de Veniſſe. Mais bien toſt apres luy qui auoit pillé, fut ſaccagé par ſes domeſtiques. & mis à poureté. Apres tomba au lict malade d'vne maladie eſpouantable, & incogneue aux Medecins. Horribles douleurs le faiſirent, & n'y auoit fomentations ny onctions, qui y peuſſent ſeruir pour auoir repos vne minute d'heure. Auſſi il n'y eut
perſonne qui peuſt demourer vers luy. A cauſe dequoy fut mené à l'hoſpital, & fut bien recommandé d'eſtre bien traité : mais nul ne s'oſoit approcher de luy, pour la grande puanteur qui ſortoit de ſon corps : tellement que ſa chair cheoit par pieces & morceaux. Et par ſon corps y auoit playes pourries, pleines de vermine. Et quelque fois diſoit auec vne rage & deſtreſſe, En quelles douleurs ſuis-ie venu, & en quel tourment ſuis ie maintenant? Iay memoire des maux que i'ay faict aux poures gens: & des pilleries & rençonnemens : & ie cognoy bien que pour ceſte cauſe ie ſuis affailli de tous coſtez. Et qui me deliurera de ces deſtreſſes en me tuant, à ce que ie ne languiſſe plus en ces douleurs? Et luy-meſme ne pouuant ſouffrir ſa puanteur, eſſaya pluſieurs fois de ſe tuer: mais il n'auoit puiſſance à ce faire. Donc ceſt homicide & blaſphemateur, ayãt affligé pluſieurs par nouueaux tormens : comme il auoit mal traité les autres, pour la fin de ſes cruautez receut cõfuſion. Et le Seigneur luy rendit ainſi qu'il deſeruoit: afin qu'il fuſt exemple aux perſecuteurs, du iugement de Dieu & de la vengeance qu'il fera du ſang reſpandu à tort & ſans raiſon.
Apres de Roma, le plus renommé & le plus excellent perſecuteur qui luy a ſuccedé, a eſté maiſtre Iean Menier, ſeigneur d'Oppede, Viguier du Pape en la ville de Cauaillon, au Conté de Veniſſe, & premier Preſident du Parlement de Prouence, & pareillement Gouuerneur & Lieutenant General du Roy au pays de Prouence en l'abſence du ſeigneur de Grignan. Pluſieurs ſauent bien les moyens par leſquels il eſt paruenu
à ces offices: mais peu de gens entendent par quel moyen il a enrichi ſa maiſon. Or apres que ſon pere Guillaume Menier fut priué de ſes eſtatz & offices, qu'il auoit en Parlement de Prouẽce, & qu'il eut quaſi employé tout ſon bien pour ſauuer ſa vie: ledict Iean Menier ſon fils, trouua moyen de ſe recompenſer de ſes pertes. Et voyant que ſon pere ne luy auoit laiſſé pour tous biens que la ſeigneurie d'Oppede, qui pour lors ne valloit que trente eſcus de rente, il s'aduiſa de faire accuſer par ſubtils moyens quatre ou cinq riches laboureurs d'Oppede, cõme eſtans heretiques & Lutheriens: & les tint bien longuement en ſes priſons: & les fit traiter ſi cruellement, qu'ils furent contreints (comme l'on dict) de manger leur fiante, & boire leur vrine. Et se faiſit de leurs biens, meubles & immeubles, ſans en faire aucune part ny à leurs femmes, ny à leurs enfans: & les dechaſſa de leurs maiſons, leſquels ſe retirerent à Cabrieres, diſtant de Oppede d'vne lieue. Iceux autemps de moiſſons & de vẽdanges prenoyent tous les fruicts qui pouuoyent emporter des poſſeſsions qui appartenoyent à leurs peres, que ledict Preſident auoit faict mourir : & ainſi troubloyent ledict Preſidẽt auſdictes poſſeſsion. Qui a eſté la cauſe principale que ledict Preſident a cerché tous les moyens de ſe venger de ceux de Cabrieres donnoyẽt faueur aux heritiers de ceux qu'il auoit fait mourir en ſes priſons. Depuis ledict Preſidẽt ayãt la iuſtice en la main, comme chef du Parlement, & auſsi la force & puiſſance du pays, comme Lieutenant du Roy en l'abſence du ſeigneur de Gri-
gnan: ſous couleur de l'execution de l'Arreſt de contumace, donné contre ceux de Merindol, dont a eſté au parauãt parlé, ledict Preſident employa toute ſa force & puiſſance, toute ſon autorité, & credit, pour faire deſtruire les habitans de Merindol, & conſequemment ceux de Cabrieres du Conté de Veniſſe. A ceſte cauſe, leſdicts de Merindol, aduertis du vouloir & pouuoir dudict Preſident, ſe retirerẽt par deuers le feu Roy, en l'an mil cinq cens quarante quatre, auquel ils firent entendre que dés l'an mil cinq cens quarante, ſa maieſté auoit entendu l'euidente tyrannie & nullité dudict Arreſt de cõtumace, & auroit faict ſurſeoir & differé l'executiõ d'iceluy, defendãt de ne proceder à telle rigueur, comme auoit eſté ordoné par ledict Arreſt. Voulant au ſurplus que ſi aucun parignorance, ou ſeduction fuſt fouruoyé de la foy, qu'il fut reduict par bonnes remonſtrances faictes par la parole de Dieu : diſans leſdicts de Merindol, que de leur part ils ont ſatisfaict à ſon vouloir, & qu'ils ſe ſont par pluſieurs fois preſẽtez par deuers la Cour de Parlement de Prouence, pour entendre les erreurs & hereſies, dont on pretendoit qu'ils fuſſent entachez & accuſez, afin de leur en faire remõſtrance par la parole de Dieu, ainſi qu'il leur eſtoit mandé. Diſans d'auantage leſdicts de Merindol, qu'apres qu'ils ont entendu qu'il n'y auoit aucunes informations contre eux, que neantmoins ils ont bien voulu libremẽt declarer ſãs rien diſsimuler, la doctrine, par laquelle ils ont eſté enſeignez de ſeruir à Dieu, afin que ſi on pretendoit qu'il y euſt quelque erreur, que de ce remonſtrance leur fuſt faicte par la parole de Dieu.
Et ou on leur ſeroit apparoir qu'il y auroit quelque erreur, ils ont offert d'y renõcer & abiurer. Auſsi s'il ne ſe cõſtoit qu'ils ayent tenu erreur ou heresie, qu'ils ne deuoyẽt eſtre moleſtez, ainſi qu'on auoit accouſtumé de faire. Surquoy ladicte Cour du Parlement de Prouence auroit ordoné qu'vn des Conſeillers de la Cour, & l'Eueſque de Cauaillon & vn Docteur en Theologie, ſe tranſporteroyẽt au lieu de Merindol, pour leur remonſtrer les erreurs & hereſies, dont on pretend qu'ils ſont entachez, tant par la Confeſsion de foy, par eux preſẽtée à ladicte Cour, que par bonnes informations, ſi aucunes en y a. Et leur ayant faict apparoir deſdictes hereſies, ils les abiurerõt: & apres iouirõt de la grace du Roy. Diſãs leſdicts de Merindol, qu'audict lieu ſe ſont preſentez par deuant maiſtre Iean Durãdi, Conſeiller de ladicte Cour, & Commiſſaire en ceſte partie, & l'Eueſque de Cauaillon auec vn Docteur en Theologie. Et de leur part ont ſatisfaict à l'ordonance de ladicte Cour, tout ainſi qu'il eſt contenu en la Commiſsion: requerans inſtamment qu'on leur remonſtre les hereſies dont on pretend qu'ils ſont entachez.
Aquoy ledict Eueſque de Cauaillon n'a voulu entendre, ny ſemblablement le Docteur en Theologie: combien que de ce faire ils ont eſté aduertis par ledict ſeigneur Conſeiller & Commiſſaire. Le quel pluſieurs fois leur a demãdé, quelles eſtoyẽt les hereſies qu'ils vouloyẽt propoſer cõtre ceux de Merindol. Surquoy ledict Eueſque de Cauaillon a reſpondu, qu'il n'eſtoit là, que pour les receuoir à abiuration, & non pour faire remonſtrance, &c.
comme du tout ſe conſte par le proces verbal dudict ſieur Commiſſaire. Dont leſdicts de Merindol, voyans qu'on ne veut proceder ſelon droict & raiſon, ny ſelon la teneur des lettres du Roy, ny Arreſt de la Cour: mais que pluſieurs les oppreſſent & deliberent de les oppreſſer de plus en plus, ſe ſont retirez par deuers le feu Roy, auquel firent entendre ce que deſſus a eſté dict. Au moyẽ de quoy, le Roy comme Prince miſericordieux, vſant de ſa benignité accouſtumée, euoqua à ſoy l'execution de l'Arreſt de cotumace, auec toutes les procedures auparauant faictes & introduites au Parlement de Prouence : auquel & à ſon Procureur general, il interdit la cognoiſſance, iuſques à ce qu'il euſt eſté informé par l'vn des Maiſtres des requeſtes de ſon hoſtel, & vn Docteur en Theologie de l'Vniuerſité de Paris, lequel il auroit deputé pour ſe tranſporter ſur les lieux neceſſaires : afin de bien & amplement enquerir de la vie, foy & conuerſation deſdicts de Merindol & autres. L'euocation fut publiée au Parlement, & au Procureur general, à la fin du mois d'Octobre enſuyuant. Depuis, le Parlement à l'inſtigatiõ d'Oppede, comme il eſt vray ſemblable qu'il craignoit merueilleuſemẽt que ſes pilleries & exactiõs, ſes menées & factions ne fuſſent deſcouuertes, deputa Philippe Courtin Huiſsier du Parlemẽt, pour faire pourſuitte d'obtenir lettres du Roy, pour executer l'Arreſt de cõtumace, dõné contre les habitans dudict Merindol. Nonobſtant l'interdiction, les memoires & inſtructions furẽt faictes par ledict Preſidẽt, eſcrites ꝓ ſon clerc, auec la requeſte ſignée par le Procureur general: auſsi ladicte
pourſuitte fut faicte des deniers ordonez audict Parlement, pour les fraix de iuſtice. Dont ledit Philippe Courtun, par la faueur du Cardinal de Tournon, obtint lettres du mois de Ianuier enſuyuant, ſous le nom du Procureur general du Roy, au Conſeil priué, pour executer ledict Arreſt de contumace: nonobſtant l'euocation, dont cy deſſus a eſté faict mention, & nonobſtant auſsi que ledict Arreſt fut ſuruenu.
Les lettres patentes obtenues pour executer l'Arreſt de cõtumace, furent enuoyeés audict Preſident au mois de Ianuier, mil cinq cens quarante cinq, qui les garda cachées iuſques au douzieme d'Auril enſuyuant : qui eſtoit le temps bien propre pour mettre à execution ſon mauuais vouloir. Car lors pour l'abſence du ſeigneur de Grigran, il eſtoit Lieutenãt general du Roy au pays de Prouence. Et auoit puiſſance de commander à l'armée duRoy, qui eſtoit dreſſée pour aller cõtre les Anglois, & l'employer pour faire l'execution de ses entreprinſes & deſtruction de Merindol & de Cabrieres, & autres villes & villages, iuſques au nombre de vingt & deux. Et pour ce faire, ledict Preſident expedia pluſieurs commiſsions pour courir, piller, ſaccager, bruſler, & tuer hõmes & femmes & petis enfans des lieux nommez auſdicts commiſsions, comme ſera declaré cy apres.
Le Dimãche douzieme d'Auril, l'an mil cinq cẽs quarante cinq, ledict Preſident de Oppede fit aſſẽbler apres diſner le Parlemẽt d'Aix: & par luy furẽt leues les lettres pour executer l'Arreſt de cõtu-
mace cõtre les habitans de Merindol, & ſãs appeler partie quelcõque, & ſans autre deliberatiõ, ce iour meſme le Parlement les interina: & furent deputez Commiſſaires pour executer ledict Arreſt, maiſtre François de la Fond, ſecond Preſidẽt, maiſtre Honoré de Tributiis, & maiſtre Bernard de Badet, Conſeillers, & l'Aduocat Guerin, qui pourſuyuoit l'execution en l'abſence du Procureur general. Et outre, le Preſident d'Oppede, comme Lieutenãt general du Roy en l'abſence du ſeigneur de Grignan, gouuerneur, qui lors eſtoit en Alemaigne, offrit d'aſsiſter en perſone à l'execution, & d'employer les forces du Roy, leſquelles il auoit deſia leuées & aſſemblées par bẽdes en pluſieurs villes du pays de Prouence. Ledict Preſident d'Oppede, homme ſuperbe & d'vn courage malin, voulãt faire cognoiſtre à vn chacun qu'il eſtoit Lieutenant du Roy, & non moins expert aux armes qu'aux lettres, fit proclamer à ſon de trompe & cry public, pour mieux mõſtrer le grand pouuoir de ſon autorité, tant à la ville d'Aix, que Marſeille, & autres villes de Prouẽce, qu'vn chacun homme de qualité, print les armes, ſur peine de la hart, pour luy faire compagnie à ladicte execution.
Le Lundi trezieme d'Auril en ladicte année, les Commiſſaires, au lieu d'aller le droit chemin à Merindol, ou s'adreſſoit leur cõmiſsion, prindrent leur chemin à Pertuis, là ou eſtoit le capitaine Vaulgimie, qui en vertu de la commiſsion à luy adreſſe par ledict Preſident, auoit deſia par l'eſpace d'vn moys & d'auantage, pillé le beſtial & le bien de certains villages voiſins de la ville
de Pertuis, ou on diſoit y auoir des Lutheriens.
Le Mardi quatorzieme d'Auril, les Commiſſaires, l'Aduocat Guerin, & le Greffier criminel, partirent de Pertuis, & s'en allerent au chaſteau de Cadenet. Et pluſieurs gens de guerre venans de Piedmont,firent grans pillages & extorſions là & à l'enuiron.
Le quinzieme d'Auril, le Preſident d'Oppede arriua à Cadenet, accompagné de Capitaines & gens de guerre, & quatre cens pionniers : leſquels incontinent qu'ils furent ſortis d'Aix, comm





